L’Allemagne en alerte : la haine des Juifs atteint un record depuis 1945
◆L'Allemagne face à la montée préoccupante de l'antisémitisme
24 actes antisémites par jour, 8 725 incidents en 2025 - la communauté juive d'Allemagne, héritière de l'histoire la plus lourde d'Europe, s'interroge sur son avenir dans le pays
la montée de l'antisémitisme en Allemagne (2023-2026) - chiffres, sources, impacts sur la communauté juive, réponses institutionnelles et comparaison européenne
Sources : RIAS (Bundesverband), rapport annuel 2025 ; Times of Israël Fr. ; La Lettre Sépharade ; Le Figaro (25 juin 2026) ; Tribune Juive (mars 2026) ; SPCJ France (2025) ; Euronews ; Wikipedia AfD
Territoire couvert : Allemagne (focus) - avec comparaison France, Belgique, Italie, contexte européen
L'Allemagne, pays qui porte le souvenir de la Shoah dans son identité constitutionnelle et législative, traverse en 2025-2026 une crise antisémite d'une ampleur inédite depuis 1945. Avec 8 725 incidents antisémites recensés en 2025 - soit 24 par jour - le pays affiche le niveau le plus élevé jamais enregistré depuis le début des mesures systématiques nationales. Ce chiffre représente près du double de celui enregistré en 2023, et s'inscrit dans une tendance ascendante continue depuis le 7 octobre 2023.
La particularité de la situation allemande tient à un paradoxe douloureux : aucun pays d'Europe occidentale n'a mis en place un arsenal juridique aussi sévère contre l'antisémitisme et la glorification du nazisme - le salut nazi est un crime, les symboles nazis sont interdits, le négationnisme est passible d'emprisonnement. Et pourtant, aucun pays d'Europe occidentale ne recense autant d'actes antisémites en valeur absolue. Cette dissonance entre la norme et la réalité est au cœur de ce que l'article du Figaro du 25 juin 2026 documente sous le titre « Certains ont déjà fait leurs valises ».
La présente étude du Centre ACHA analyse les données disponibles, les sources de cet antisémitisme renouvelé, les impacts concrets sur la vie de la communauté juive allemande, les réponses institutionnelles et leurs limites, et formule des recommandations à l'attention des pouvoirs publics français et européens.
◆CHIFFRES CLÉS - ANTISÉMITISME EN ALLEMAGNE 2025-2026
◆ 8 725 incidents antisémites recensés en Allemagne en 2025 - soit 24 actes par jour (RIAS, rapport annuel 2025)
◆ Hausse de +77 % entre 2023 et 2024 - progression continue sans signe de ralentissement depuis le 7 octobre 2023
◆ 807 incidents d'extrême droite en 2025 - record absolu depuis le début des mesures nationales en 2020 (RIAS)
◆ 68 % des incidents (5 916 cas) liés à l'antisémitisme dit « lié à Israël » - victimes tenues responsables des actions du gouvernement israélien
◆ 2 314 incidents en ligne (27 % du total) - dont 43 % des menaces de mort proférées sur Internet (RIAS)
◆ 2 267 incidents à Berlin seule en 2025 - record de la capitale allemande (RIAS Berlin)
◆ Attaque au couteau au Mémorial de la Shoah à Berlin - février 2025 (auteur condamné à 13 ans en mars 2025)
◆ « Depuis le 7-Octobre, tout sentiment de sécurité au sein de la communauté juive a disparu » - Stefan Hensel, commissaire à l'antisémitisme de Hambourg (Times of Israël, 2025)
◆I. CONTEXTE - LE PARADOXE ALLEMAND
1.1 La Allemagne de la « responsabilité mémorielle » face à la réalité de 2026
Il existe peu d'exemples dans l'histoire contemporaine d'un pays ayant aussi profondément intégré le souvenir de ses crimes dans son identité nationale et constitutionnelle. La République fédérale d'Allemagne a construit depuis 1945 un édifice remarquable de mémoire, d'éducation et de répression juridique de l'antisémitisme : mémoriaux nationaux, cours d'histoire obligatoires sur la Shoah dans tous les Länder, interdiction du salut nazi (§86a du Code pénal), interdiction des symboles nazis, incrimination du négationnisme (§130 StGB), soutien financier et institutionnel aux communautés juives via le Conseil central des Juifs d'Allemagne.
Cette architecture mémorielle et juridique, unique en Europe par son ampleur et sa cohérence, crée un paradoxe douloureux : c'est précisément le pays le mieux armé juridiquement contre l'antisémitisme qui en enregistre le plus en valeur absolue. Avec 8 725 incidents en 2025, l'Allemagne devance largement la France (1 320 actes), pourtant deux fois plus peuplée. Le rapport de tribune Juive de mars 2026 souligne ce paradoxe explicitement : « L'Allemagne est le pays d'Europe où les lois contre l'antisémitisme et le nazisme sont les plus dures - et pourtant c'est le pays où l'antisémitisme est le plus massif. »
◆1.2 La rupture du 7 octobre 2023
Les données du RIAS établissent clairement une rupture temporelle au 7 octobre 2023. Avant cette date, l'antisémitisme en Allemagne était un phénomène préoccupant mais relativement stable, avec environ 4 000 à 5 000 incidents annuels. Après le 7 octobre, les chiffres ont bondi : 8 627 en 2024, 8 725 en 2025. Cette persistance à des niveaux très élevés sur deux années consécutives signale que la rupture n'est pas conjoncturelle mais structurelle. Quelque chose a changé dans le paysage social et politique allemand que le retour au calme au Moyen-Orient ne suffira pas à effacer.
Les données de Berlin sont particulièrement révélatrices : en 2025, la capitale a enregistré 2 267 incidents antisémites - un record. Parmi eux, les infractions motivées par des idéologies étrangères liées au conflit israélo-palestinien sont passées à 1 484 cas, contre 24 seulement en 2022. Les crimes motivés par des idéologies religieuses ont grimpé à 348 cas, contre six en 2022. L'amplitude de ces variations illustre l'ampleur du choc du 7 octobre sur la vie quotidienne des Juifs allemands.
1.3 La communauté juive d'Allemagne : portrait démographique d'une communauté fragilisée
La communauté juive d'Allemagne est à la fois plus grande et plus fragile qu'il n'y paraît. Elle comprend environ 118 000 membres affiliés à des communautés - chiffre officiel du Conseil central des Juifs d'Allemagne - mais les estimations tenant compte des personnes non affiliées atteignent 200 000 à 250 000 personnes. Cette communauté est largement le fruit de deux vagues migratoires successives : les survivants de la Shoah et leurs descendants, et surtout, dans les années 1990, un afflux massif de Juifs d'ex-Union soviétique fuyant les difficultés économiques et l'antisémitisme post-soviétique.
Sa fragilité démographique est documentée : plus de 40 % de ses membres ont plus de 65 ans, moins de 10 % ont moins de 15 ans. Cette pyramide des âges inversée, signalée par une étude du Times of Israël, place la communauté dans une « phase terminale » démographique qui laisse présager un déclin numérique accéléré, même sans émigration. L'expression « certains ont déjà fait leurs valises », titre du Figaro le 25 juin 2026, fait écho à une tradition mémorielle : depuis la Shoah, les Juifs allemands croient qu'ils doivent toujours avoir une valise prête au cas où l'histoire se répèterait. Ce qui change en 2025-2026, c'est que cette métaphore devient pour certains une réalité concrète.
◆II. LES DONNEES - 24 ACTES PAR JOUR
◆2.1 Le rapport RIAS 2025 : une cartographie exhaustive
L'Association fédérale des départements de recherche et d'information sur l'antisémitisme (Bundesverband der Recherche- und Informationsstellen Antisemitismus, RIAS) publie le rapport de référence sur l'antisémitisme en Allemagne. Son rapport 2025, rendu public lors d'une conférence de presse à Berlin en juin 2026, recense 8 725 incidents - dont la RIAS précise qu'il s'agit d'incidents documentés, le niveau réel étant certainement plus élevé en raison de la sous-déclaration.
8 725 actes antisémites recensés en Allemagne en 2025 - 24 par jour (RIAS 2025)
68 % des incidents (5 916 cas) classés 'antisémitisme lié à Israël' - victimes tenues pour responsables des actions israéliennes
807 incidents d'extrême droite en 2025 - record depuis 2020 (glorification Shoah, théories complot, appels à la violence)
◆2.2 La géographie des incidents : du quotidien au grave
L'une des caractéristiques les plus préoccupantes du rapport RIAS 2025 est la nature des incidents documentés. La majorité (68 %) est classée dans la catégorie « antisémitisme lié à Israël » - non pas une idéologie néonazie formellement structurée, mais une hostilité diffuse où les Juifs se trouvent collectivement tenu responsables de la politique de l'État d'Israël. Cette forme d'antisémitisme, transversale aux différents milieux sociaux et politiques, se manifeste dans des situations de la vie quotidienne : le supermarché, le transport en commun, le lieu de culte.
Les incidents graves documentés par le RIAS illustrent concrètement cette réalité. À Kehl, en Alsace frontalière, quatre membres de la communauté juive ont été insultés et crachés dessus devant une salle de prière. En Hesse, un rabbin a été bousculé dans un supermarché devant ses enfants, son téléphone arraché. Le 7 février 2025, un homme a attaqué au couteau une personne espagnole au Mémorial des Juifs assassinés d'Europe à Berlin - le lieu symbolique le plus chargé d'Allemagne. Son auteur a été condamné à 13 ans de prison en mars 2025. Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d'Allemagne, a résumé la situation lors de la conférence de presse : des membres de la communauté dans les grandes villes lui ont confié qu'ils s'inquiétaient désormais « de paraître visiblement juifs en public - par exemple en portant une kippa ou une étoile de David comme bijoux ».
◆2.3 Internet : vecteur majoritaire des menaces
Le rapport RIAS 2025 attire l'attention sur la dimension numérique de l'antisémitisme contemporain. Avec 2 314 incidents en ligne représentant 27 % du total, et 43 % des menaces - dont des menaces de mort - proférées sur Internet, la haine en ligne est devenue le premier vecteur de l'antisémitisme en Allemagne. Des exemples documentés illustrent la brutalité de ce phénomène : une femme juive a reçu des messages incluant une image d'une cartouche de Zyklon B - le produit chimique utilisé dans les chambres à gaz nazies - avec le commentaire « Toujours en stock ».
Cette dimension numérique rend la répression particulièrement complexe. La loi NetzDG (Netzwerkdurchsetzungsgesetz), en vigueur depuis 2017 et renforcée en 2022, impose aux plateformes des délais très courts de retrait des contenus illégaux. Mais l'ampleur du phénomène - 2 314 incidents documentés en ligne, pour un phénomène massivement sous-déclaré - indique que les outils juridiques existants ne suffisent pas à endiguer la haine sur les réseaux sociaux.
◆2.4 Les rassemblements anti-israéliens comme foyers d'antisémitisme
Le rapport RIAS 2025 signale que 1 210 rassemblements anti-israéliens ont été recensés en 2025 - légèrement moins qu'en 2024 (1 358) - mais que ces rassemblements continuent d'être des centres majeurs d'incidents antisémites. La RIAS souscrit à la définition pratique de l'antisémitisme de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), qui inclut certaines formes d'antisionisme extrême comme manifestation d'antisémitisme.
Cette classification fait l'objet d'un débat académique et politique en Allemagne, illustré par la critique formulée par Diaspora Alliance, un groupe international progressiste, selon laquelle les données RIAS mettraient trop l'accent sur l'antisémitisme lié à Israël et sous-estimeraient les incidents d'extrême droite. La RIAS a rejeté cette critique, tout en soulignant que les incidents d'extrême droite ont précisément atteint un record historique en 2025 (807 cas). Les deux phénomènes progressent simultanément.
III. ANATOMIE D'UN ANTISEMITISME PLURIEL - QUI HAÏT ET POURQUOI ?
◆3.1 L'extrême droite : record historique, idéologie structurée
La source la mieux documentée et la plus idéologiquement structurée reste l'extrême droite. En 2025, les incidents attribués à l'extrémisme de droite atteignent 807 cas - record absolu depuis le début des enquêtes nationales en 2020. Ces incidents incluent la glorification de la Shoah, la diffusion de théories complotistes sur « la domination juive mondiale » et des appels à une répétition du génocide. Ils sont commis non seulement par des groupuscules néonazis organisés mais de plus en plus par des individus isolés radicalisés en ligne.
La montée de l'AfD (Alternative für Deutschland) constitue le contexte politique central de cet antisémitisme de droite. En mai 2025, l'Office fédéral de protection de la constitution (BfV) a classé l'AfD comme « organisation extrémiste de droite avérée » - classement temporairement suspendu en référé en février 2026. Le parti, qui a obtenu 20 % aux élections fédérales de 2025, a consolidé en septembre 2025 sa progression en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (16,4 %). Sa rhétorique - nativisme, appel à « sortir de l'ombre de l'Holocauste », remise en cause de la « culture mémorielle » - est dénoncée par les principales voix de la communauté juive allemande comme un terreau idéologique pour l'antisémitisme, même si le parti se défend de tout antisémitisme et adopte des positions formellement pro-israéliennes.
3.2 L'antisémitisme dit « lié à Israël » : le plus massif et le plus diffus
Avec 68 % des incidents (5 916 cas), l'antisémitisme « lié à Israël » est de loin la source numérique dominante. Il se caractérise par l'imputation aux Juifs - collectivement, en tant que communauté - de la responsabilité des actions de l'État d'Israël et de son armée à Gaza et au Liban. Ce mécanisme de collectivisation de la responsabilité est précisément ce que la définition de l'antisémitisme de l'IHRA considère comme une manifestation antisémite : tenir les Juifs collectivement responsables des actions d'Israël.
Cette forme d'antisémitisme est particulièrement préoccupante car elle est transversale aux appartenances politiques, communautaires et nationales. Elle se retrouve dans des manifestations de gauche radicale comme dans des rassemblements islamistes, dans des commentaires en ligne de personnes sans appartenance idéologique claire, et même parfois dans des milieux universitaires. Elle touche des Juifs allemands nés à Berlin depuis plusieurs générations comme de récents immigrés israéliens. Elle ne distingue pas - c'est son caractère antisémite - entre le Juif et la politique israélienne.
◆3.3 L'antisémitisme islamiste : minoritaire mais meurtrier
Avec 166 incidents documentés en 2025, l'antisémitisme d'origine islamiste représente une proportion plus faible mais des manifestations particulièrement violentes. Stefan Hensel, commissaire à l'antisémitisme de Hambourg, avait noté en 2025 que les manifestations antisémites les plus explicitement meurtrières provenaient de ce milieu. L'attentat de la synagogue de Halle en 2019 - perpétré par un néonazi - demeure l'acte le plus meurtrier en termes de victimes directes, mais les menaces les plus courantes dans les rues de Berlin émanent souvent de personnes issues de l'immigration.
Ce point est politiquement sensible en Allemagne : le gouvernement fédéral a été accusé de minimiser l'antisémitisme importé par certains flux migratoires pour éviter des accusations d'islamophobie. L'incident de 2018, où un demandeur d'asile syrien avait agressé un Israélien non juif qui portait une kippa à titre d'expérience dans Berlin, avait illustré ce phénomène. La question n'est pas de stigmatiser une communauté entière mais de reconnaître qu'une partie des nouveaux arrivants portent des préjugés antisémites acquis dans leurs pays d'origine - préjugés que l'intégration doit travailler à désamorcer.
3.4 L'antisémitisme d'extrême gauche : en hausse dans les rassemblements
Le rapport RIAS 2025 signale que les incidents lors de rassemblements ont augmenté dans les cercles d'extrême gauche, passant de 131 en 2024 à 214 en 2025. Ces incidents ne prennent généralement pas la forme de propos néonazis explicites mais d'un antisionisme radical qui glisse vers l'hostilité envers les Juifs en tant que communauté. Les campus universitaires ont été des lieux significatifs d'incidents, avec des professeurs juifs ou perçus comme juifs mis sous pression, des étudiants juifs exclus de groupes de travail, et des conférences sur des sujets non liés au conflit israélo-palestinien perturbées par des manifestations.
◆IV. IMPACTS CONCRETS - UNE COMMUNAUTE QUI MODIFIE SA VIE
◆4.1 La kippa cachée : une auto-censure documentée
L'un des indicateurs les plus symboliques de la dégradation de la situation est la question de la visibilité de l'appartenance juive dans l'espace public. Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d'Allemagne, a rapporté que des membres de la communauté lui ont confié s'inquiéter désormais « de paraître visiblement juifs en public - par exemple en portant une kippa ou une étoile de David comme bijoux ». Cette inquiétude, qui a conduit le quotidien Bild à distribuer des kippas à ses lecteurs en signe de solidarité, n'est pas nouvelle : un commissaire gouvernemental à l'antisémitisme avait déjà, en 2018, conseillé aux Juifs de ne pas porter la kippa dans certains quartiers d'Allemagne. Que cette recommandation - jugée alors scandaleuse dans son aveu d'impuissance - soit redevenue pertinente en 2025-2026 mesure l'étendue du recul.
◆4.2 L'évitement des lieux et la modification des trajectoires
Au-delà de la kippa cachée, des Juifs allemands modifient leur comportement spatial dans les villes. Des synagogues renforcent leur sécurité. Des écoles juives fonctionnent avec des gardes armés permanents depuis plusieurs années. Des marchés aux puces juifs, des restaurants casher et des librairies communautaires signalent des incidents récurrents. Stefan Hensel, commissaire à l'antisémitisme de Hambourg, déclare sans ambiguïté au Times of Israël : « Depuis le 7-Octobre, tout sentiment de sécurité au sein de la communauté juive a disparu. »
4.3 La question de l'émigration : « certains ont déjà fait leurs valises »
L'article du Figaro du 25 juin 2026 documente une réalité qui inquiète les responsables communautaires : une partie des Juifs allemands évoque sérieusement la possibilité d'émigrer - vers Israël, vers les États-Unis, vers le Canada ou d'autres pays. L'expression « certains ont déjà fait leurs valises » fait écho à la tradition mémorielle évoquée plus haut : depuis la Shoah, les Juifs allemands ont souvent dit qu'ils avaient toujours une valise prête. Mais cette métaphore entre en 2025-2026 dans une réalité plus concrète pour un nombre croissant de personnes.
La comparaison avec la France est éclairante. La France a connu une vague d'émigration juive significative vers Israël au milieu des années 2010, atteignant des pics de 8 000 à 9 000 départs annuels. Cette émigration, liée à une combinaison d'antisémitisme violent et de considérations économiques, a durablement réduit la communauté juive française. En 2025, l'alyah française a encore progressé de 45 % selon le ministère israélien de l'Immigration - avec 3 300 arrivées de France en Israël en 2025 contre 2 228 en 2024. Si l'Allemagne connaissait une dynamique comparable, elle perdrait en quelques années une communauté déjà démographiquement fragilisée.
« Je ne suis pas sûr que tout le monde se battrait pour le pays aujourd'hui. »
- Général à la retraite koweïtien - réflexion citée comme parallèle par The Economist, 2025 [témoignage similaire documenté en Allemagne]
◆4.4 L'impact sur les institutions culturelles et académiques
La montée de l'antisémitisme touche également les institutions culturelles et académiques. Des universités allemandes ont été le théâtre de campements pro-palestiniens accompagnés d'incidents antisémites, avec des professeurs et étudiants juifs mis sous pression. Un colloque sur l'archéologie en Cisjordanie organisé à Jérusalem a attiré des centaines de personnes mais a vu la participation internationale d'universitaires allemands diminuer significativement - signe d'une polarisation croissante qui fragilise les échanges académiques liés à Israël.
V. COMPARAISON EUROPEENNE - L'ALLEMAGNE DANS UN CONTEXTE EUROPEEN DEGRADE
◆5.1 Tableau comparatif 2025 - Europe occidentale
L'Allemagne ne constitue pas un cas isolé : l'antisémitisme a progressé dans toute l'Europe depuis le 7 octobre 2023. Mais son niveau y est particulièrement élevé en valeur absolue, en raison de la taille de sa communauté juive, de la vitalité de ses réseaux de documentation, et de la multiplicité des sources de haine.
| Pays | Incidents 2025 | Par jour | Source |
|---|---|---|---|
| Allemagne | 8 725 | 24 / jour | RIAS, rapport annuel 2025 |
| France | 1 320 | 3,6 / jour | Ministère Intérieur / SPCJ, fév. 2026 |
| Belgique | 192 signalements | 0,5 / jour | Unia, rapport 2025 |
| Italie | 454 incidents 2023 | - | Observatoire antisémitisme italie |
| Suisse (Romandie) | 2 438 (CICAD)* | - | CICAD 2025 - *méthodologie contestée |
Note : les chiffres ne sont pas directement comparables car les méthodologies de recensement diffèrent significativement d'un pays à l'autre - certains ne comptent que les faits ayant donné lieu à une plainte pénale (France), d'autres incluent tout incident signalé y compris en ligne sans seuil de gravité minimum (RIAS Allemagne). Ces différences expliquent une part de l'écart entre les pays.
◆5.2 La singularité allemande : la force des outils de mesure
Une partie de l'écart entre l'Allemagne et ses voisins tient à la qualité et à l'exhaustivité de son système de mesure. Le réseau RIAS, financé par les Länder et le gouvernement fédéral, dispose de bureaux régionaux dans toute l'Allemagne et documente des incidents de gravité variable, y compris des épisodes de moins grande gravité qui ne donneraient pas lieu à une plainte. La France, par contraste, ne comptabilise que les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet - ce qui, selon le SPCJ, conduit à une sous-estimation significative de la réalité. La robustesse du système allemand pourrait donc expliquer une partie de l'écart, sans toutefois invalider la tendance de fond.
◆VI. REPONSES INSTITUTIONNELLES - INSUFFISANTES FACE A L'AMPLEUR
◆6.1 L'arsenal juridique existant : complet mais insuffisant
L'Allemagne dispose de l'arsenal juridique le plus complet d'Europe pour combattre l'antisémitisme. Le § 130 du Code pénal incrimine l'incitation à la haine (Volksverhetzung), incluant l'antisémitisme et le négationnisme, avec des peines pouvant aller jusqu'à cinq ans d'emprisonnement. Le § 86a interdit les symboles nazis. La loi NetzDG impose aux plateformes le retrait rapide des contenus illégaux. Des commissaires à l'antisémitisme existent au niveau fédéral et dans certains Länder. Et pourtant, le délégué gouvernemental chargé de la lutte contre l'antisémitisme, Felix Klein, reconnaît lui-même : « L'antisémitisme ne menace pas seulement les Juifs ; il menace notre démocratie, notre liberté et les fondements moraux de notre République. »
◆6.2 Les limites de la réponse institutionnelle
Plusieurs limites de la réponse institutionnelle sont documentées. Premièrement, la surcharge des tribunaux : avec 8 725 incidents dont une large fraction constitue des infractions pénales, le système judiciaire ne peut traiter qu'une fraction des affaires portées. Deuxièmement, la difficulté de caractériser pénalement les actes qui restent en dessous du seuil pénal mais créent un sentiment d'insécurité - insultés dans la rue, crachats, regards hostiles. Troisièmement, l'antisémitisme en ligne : la loi NetzDG a montré ses limites face à la massification et à la vitesse de propagation des contenus haineux sur les plateformes internationales.
La décision de l'Office fédéral de protection de la constitution de classer l'AfD comme « organisation extrémiste avérée » en mai 2025, suspendue en référé en février 2026, illustre la difficulté politique d'une réponse institutionnelle à un parti qui recueille 20 % des voix. La question d'une interdiction de l'AfD - théoriquement possible en droit constitutionnel allemand - fait l'objet de débats mais se heurte à la crainte d'un effet martyr et à la nécessité d'une procédure longue et incertaine devant la Cour constitutionnelle.
◆VII. RECOMMANDATIONS DU CENTRE ACHA
Le Centre ACHA formule les recommandations suivantes à l'attention des autorités allemandes, européennes et françaises. Ces recommandations procèdent d'un principe fondamental : lutter contre l'antisémitisme n'est pas défendre une communauté particulière - c'est défendre les fondements de toute société démocratique. Un pays où les Juifs ne peuvent pas porter la kippa dans la rue sans risquer d'être insultés est un pays où les libertés fondamentales de tous sont menacées.
◆Axe 1 - Renforcer la documentation et la transparence
R1 Harmoniser les méthodes de recensement de l'antisémitisme en Europe
L'impossibilité de comparer rigoureusement les données entre la France, l'Allemagne, la Belgique et l'Italie est un obstacle à une réponse européenne coordonnée. L'Union européenne doit financer et coordonner un réseau européen de documentation de l'antisémitisme avec une méthodologie commune, permettant des comparaisons valides et un suivi des tendances à l'échelle continentale.
R2 Publier des données désagrégées par source d'antisémitisme
Les données agrégées cachent la diversité des sources. Un traitement différencié - extrême droite, antisémitisme islamiste, antisémitisme 'lié à Israël', autres - est indispensable pour orienter les politiques de prévention vers les publics et les milieux les plus concernés. Les réponses à apporter à un néonazi qui glorifie la Shoah et à un adolescent qui répète des stéréotypes entendus dans un contexte familial sont fondamentalement différentes.
◆Axe 2 - Agir sur les plateformes numériques
R3 Renforcer le DSA (Digital Services Act) avec des obligations spécifiques sur l'antisémitisme
Avec 27 % des incidents antisémites en Allemagne se produisant en ligne, les plateformes numériques sont devenues le principal vecteur de la haine antijuive. Le Digital Services Act doit être complété par des obligations spécifiques et contraignantes sur les contenus antisémites, avec des délais de retrait plus courts, des obligations de transparence sur les signalements et les retraits, et des sanctions financières dissuasives en cas de non-respect.
◆Axe 3 - Éducation et prévention
R4 Développer des programmes d'éducation à la lutte contre l'antisémitisme ciblant spécifiquement les nouvelles formes
L'antisémitisme contemporain en Allemagne prend des formes nouvelles que les programmes éducatifs existants - centrés sur la Shoah et le néonazisme historique - ne couvrent pas suffisamment. Des modules spécifiques sur l'antisémitisme lié au conflit israélo-palestinien, la théorie du complot sur les réseaux sociaux, et la distinction entre critique légitime d'un gouvernement et haine d'un peuple doivent être développés et rendus obligatoires dans tous les établissements secondaires.
R5 Intégrer dans les programmes d'intégration des réfugiés et migrants une formation explicite à la lutte contre l'antisémitisme
L'antisémitisme n'est pas réservé à l'extrême droite allemande - une partie des incidents documentés implique des personnes issues de l'immigration récente. Les programmes d'intégration doivent inclure, dès les premiers cours de langue et de société, une formation explicite sur l'antisémitisme, la Shoah et les règles de la démocratie allemande en matière de liberté de religion. Cette formation n'est pas une stigmatisation des migrants mais une condition de leur intégration réussie.
◆Axe 4 - Protéger la communauté juive concrètement
R6 Financer durablement la sécurité des institutions juives
Les synagogues, écoles et centres communautaires juifs en Allemagne fonctionnent avec des gardes armés - un coût que les communautés ne peuvent pas assumer seules. Les gouvernements fédéral et des Länder doivent s'engager à financer durablement et à long terme la sécurité des institutions juives, non comme une mesure d'exception mais comme une obligation permanente de l'État.
◆Axe 5 - Engagement du Centre ACHA
R7 Documenter et signaler les incidents antisémites touchant des personnes ayant des liens avec la France
Le Centre ACHA s'engage à documenter les incidents antisémites en Allemagne touchant des ressortissants ou résidents français, ou des membres de la communauté juive franco-allemande, et à les signaler aux instances compétentes françaises - Défenseur des droits, DILCRAH, représentations diplomatiques. Le Centre développera des partenariats avec les organisations franco-allemandes de défense des droits pour assurer une veille permanente et une réponse rapide.
◆VIII. CONCLUSION
« Certains ont déjà fait leurs valises » : le titre du Figaro du 25 juin 2026 cristallise une réalité que les chiffres du rapport RIAS 2025 confirment avec une précision documentaire que les mots seuls ne peuvent pas atteindre. 8 725 incidents en un an. 24 par jour. Une attaque au couteau au Mémorial de la Shoah, le lieu le plus symbolique d'Allemagne. Des membres de la communauté qui dissimulent leur kippa dans le métro. Des rabbins agressés dans des supermarchés. Des menaces de mort en référence au gaz Zyklon B.
Ce tableau se construit dans le pays qui a pourtant construit l'édifice le plus complet d'Europe pour combattre l'antisémitisme - juridiquement, institutionnellement, mémoriellement. L'échec de cet édifice face à une vague antisémite qui atteint en 2025-2026 des niveaux jamais vus depuis 1945 n'est pas l'échec de la loi ou de la mémoire en soi. C'est le signe que le combat contre l'antisémitisme ne peut pas être réduit à l'incrimination pénale ou à l'enseignement de l'histoire. Il exige une transformation culturelle profonde, une vigilance politique permanente - y compris face aux partis électoralement influents - et une réponse adaptée à des formes nouvelles de haine que les générations précédentes n'avaient pas connues.
Pour le Centre ACHA, cette étude n'est pas seulement un document analytique : c'est un appel à l'action. La France, voisine de l'Allemagne, traversant elle-même une crise antisémite documentée avec 1 320 actes en 2025, a tout intérêt à tirer les leçons de l'expérience allemande - ses succès comme ses échecs - pour bâtir une réponse plus efficace et plus durable à un phénomène qui menace, au-delà de la communauté juive, les fondements de nos démocraties.
« Un pays où les Juifs ne peuvent pas porter la kippa dans la rue sans risquer d'être insultés est un pays où les libertés fondamentales de tous sont menacées. »
◆Sources et références
• RIAS (Bundesverband), Rapport annuel sur l'antisémitisme en Allemagne 2025, publié juin 2026.
• Times of Israël (édition française), « L'antisémitisme en Allemagne ne cesse de progresser depuis le 7-Octobre », 17 juin 2026.
• La Lettre Sépharade, « Les incidents antisémites en Allemagne sont restés élevés en 2025 », juin 2026.
• Le Figaro, « Certains ont déjà fait leurs valises : l'Allemagne face à la préoccupante montée de l'antisémitisme », 25 juin 2026.
• Times of Israël (fr.), « Berlin a enregistré un nombre record de 2 267 actes antisémites en 2025 », 2026.
• Tribune Juive, « Antisémitisme et immigration en Europe : palmarès de la haine depuis le 7 octobre 2023 », Francis Moritz, mars 2026.
• SPCJ / Ministère de l'Intérieur, « Les chiffres de l'antisémitisme en France en 2025 », février 2026.
• CRIF, « Les chiffres de l'antisémitisme en France en 2025 : un enracinement de la haine antijuive », 12 février 2026.
• Unia (Belgique), « Les chiffres de l'antisémitisme en 2025 : persistance d'un taux très élevé », mars 2026.
• Times of Israël (fr.), « La proportion de Juifs en Europe : aussi faible aujourd'hui qu'il y a 1 000 ans », 2021-2026.
• Euronews, « Forte recrudescence des actes antisémites en Europe », janvier 2024.
• Wikipedia, « Alternative pour l'Allemagne (AfD) » - historique et données électorales 2025-2026.
• Times of Israël, « Montée de l'antisémitisme et extrémismes, quel avenir pour les Juifs allemands ? ».
Centre ACHA - Centre pour les droits de l'homme et la lutte contre le terrorisme
