Langue, malentendu et racisme : ce que révèlent vraiment le marché du travail français et bisontin
La mauvaise maîtrise du français explique-t-elle le racisme au travail, ou sert-elle de prétexte ? Et pendant ce débat, des milliers de postes restent vacants à Besançon
Cette étude part d'une question simple mais rarement tranchée avec des données : quand un employeur ou un collègue se montre hostile envers un travailleur non francophone, s'agit-il d'un malentendu né d'une mauvaise compréhension des consignes, ou d'un racisme qui se sert de la langue comme prétexte commode ? La recherche universitaire et les données du marché du travail permettent d'apporter une réponse étayée. Cette étude examine ensuite ce que la pénurie de main-d'œuvre, particulièrement aiguë à Besançon, révèle sur la réalité de cet obstacle linguistique supposé.
Équipe d'analyse ACHA France • Rubrique : Langue et discrimination au travail • Juillet 2026
◆ I. Poser la question : la langue, cause ou prétexte ?
◆ 1.1 Un concept scientifique qui change la question : la glottophobie
Le sociolinguiste Philippe Blanchet, chercheur à l'université de Rennes 2, a forgé en 2016 le terme de « glottophobie » pour désigner un phénomène jusque-là mal identifié : la discrimination fondée non pas sur l'incompréhension réelle d'un message, mais sur la manière de le prononcer - l'accent, la prosodie, le rythme de la parole. Le mot a rejoint le dictionnaire Le Robert en 2023, signe de sa reconnaissance progressive. Cette distinction est essentielle pour notre étude : la glottophobie ne porte pas sur le contenu de ce qui est dit, mais sur la forme - ce qui la distingue radicalement d'un authentique problème de compréhension des consignes.
Les chiffres disponibles donnent la mesure du phénomène : une enquête Ifop de janvier 2020 montre qu'un Français sur deux considère parler avec un accent, et que 11 millions de personnes déclarent avoir déjà subi une discrimination pour cette raison. Une autre enquête, menée pour l'ouvrage J'ai un accent et alors ?, précise que 16 % des Français en ont fait les frais dans leur carrière - et parmi eux, 36 % occupaient des postes de cadres, c'est-à-dire des personnes dont la maîtrise du français à l'écrit et à l'oral n'était, par construction, pas en cause.
Plus on monte dans la hiérarchie, plus un comportement linguistique normé est attendu - la discrimination ne porte alors plus sur la compréhension, mais sur la conformité à une norme sociale.
◆ 1.2 Ce que révèle la recherche : quand l'excuse linguistique ne tient plus
Une étude publiée dans la revue Confluences Méditerranée apporte un élément décisif à notre question. Les chercheurs y observent que l'insuffisante maîtrise du français ou le bas niveau de qualification, souvent invoqués comme explications des difficultés d'accès à l'emploi des personnes étrangères, ne peuvent plus être retenus lorsqu'il s'agit d'une population diplômée à Bac+2 ou davantage. Autrement dit : au sein d'une population dont le niveau de français et de qualification est objectivement établi et suffisant, un écart de destin professionnel subsiste néanmoins entre personnes nées en France et personnes d'origine étrangère. Cet écart ne peut, par définition, être imputé à un problème de langue.
Ce constat renverse la charge de la preuve : si le racisme au travail n'existait vraiment qu'à travers un malentendu linguistique, il devrait disparaître mécaniquement à mesure que le niveau de français et de qualification augmente. Or les données montrent que ce n'est pas le cas. La persistance de la discrimination au-delà du seuil de compétence linguistique constitue l'indice le plus solide dont nous disposons pour trancher la question posée par cette étude.
◆ 1.3 Le vrai test : les métiers qui ne nécessitent presque aucun français
Si le raisonnement inverse était vrai - si la langue était la cause principale des tensions - alors les métiers nécessitant le moins d'échanges verbaux complexes devraient logiquement connaître le moins de tensions liées à l'origine. Or les données de France Travail sur les métiers en tension recensent, parmi les postes les plus difficiles à pourvoir en 2026, plusieurs professions où la communication orale complexe n'est pas centrale : aide à domicile, agent d'entretien, plongeur, ouvrier agricole, manutentionnaire, aide de cuisine. Ce sont précisément ces métiers, peu exigeants en français, qui accueillent le plus grand nombre de travailleurs étrangers - et où, paradoxalement, les témoignages de discrimination liée à l'origine restent nombreux, alors même que la barrière de la langue y est structurellement la plus faible.
Ce paradoxe apparent renforce la conclusion de la section précédente : lorsque la langue cesse d'être un obstacle réel de compréhension (métiers peu verbaux) comme lorsqu'elle cesse d'être un obstacle réel de compétence (cadres diplômés), la discrimination ne disparaît pas proportionnellement. Le facteur linguistique n'est donc pas la variable qui explique le mieux la persistance du phénomène.
◆ 1.4 Trancher : malentendu ou racisme ?
Les données permettent une réponse nuancée mais tranchée. Le malentendu lié à une compréhension imparfaite des consignes existe bel et bien et peut, ponctuellement, générer de la frustration réciproque sur un lieu de travail - ce phénomène est réel et documenté notamment par les récits de travailleurs étrangers eux-mêmes. Mais ce malentendu ponctuel ne peut pas expliquer la persistance statistique de la discrimination au-delà du seuil de maîtrise linguistique et de qualification. La glottophobie elle-même en apporte la preuve conceptuelle : elle démontre qu'une discrimination peut porter sur la seule forme de l'accent, sans aucun lien avec une incompréhension réelle du message. La conclusion la plus solide, au regard des sources disponibles, est donc la suivante : la langue peut être un facteur aggravant ponctuel de tension, mais elle sert plus souvent de prétexte a posteriori à une discrimination dont la cause véritable est ailleurs, que de cause authentique et suffisante à elle seule.
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◆◆ II. Pendant ce débat, des milliers de postes restent vacants
◆◆ 2.1 Une France en tension généralisée
Indépendamment de la question linguistique, la France traverse une crise structurelle de recrutement. En 2024, France Travail recensait 3,4 millions de projets de recrutement, un record, dont 58 % jugés difficiles par les employeurs - laissant plus de 400 000 postes vacants faute de candidats. Le secteur de l'hôtellerie-restauration devra à lui seul combler près de 330 000 emplois d'ici la fin de 2026 selon les projections sectorielles, tandis que l'Umih évaluait à 200 000 les seuls besoins saisonniers de l'été 2026.
Face à cette situation, l'État a mis en place, à titre expérimental jusqu'au 31 décembre 2026, un dispositif de régularisation exceptionnelle des travailleurs étrangers en situation irrégulière occupant un emploi dans un métier en tension. La circulaire du ministre de l'Intérieur du 23 janvier 2025 demande explicitement aux préfectures de privilégier cette voie de régularisation par rapport à d'autres critères, précisément en raison de la pénurie de main-d'œuvre. Ce choix de politique publique constitue, en creux, un aveu implicite : lorsque le besoin économique est suffisamment fort, la maîtrise imparfaite du français cesse d'être un obstacle disqualifiant à l'emploi - preuve supplémentaire que cette barrière est négociable, donc secondaire, dès lors que l'intérêt économique l'exige.
◆ 2.2 Besançon et le Doubs : la restauration et les services en première ligne
À l'échelle du Doubs, l'enquête Besoins en main-d'œuvre 2026 de France Travail dénombre 15 430 projets de recrutement pour l'année, soit 23,4 % des établissements du département, en hausse de 1 140 projets sur un an. Près de 48 % de ces recrutements sont jugés difficiles par les employeurs - un chiffre certes en baisse de 11 points par rapport à 2025, mais qui reste élevé. Le bassin d'emploi de Besançon concentre à lui seul 60 % de l'ensemble des projets de recrutement du département.
| ● | Aides à domicile et auxiliaires de vie : 1 025 postes recherchés dans le Doubs en 2026. |
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| ● | Agents d'entretien des locaux : 1 007 postes. |
| ● | Aides-soignants : 725 postes. |
| ● | Employés de cuisine et de restauration : 546 postes. |
| ● | Professionnels de l'animation socio-culturelle : 483 postes. |
Sur le seul secteur de la restauration bisontine, la plateforme d'emploi Hellowork recensait plus de 108 offres actives à Besançon fin mai 2026. Ces métiers, comme démontré en première partie, figurent précisément parmi ceux qui exigent le moins de maîtrise complexe du français à l'oral comme à l'écrit - ce qui aurait dû, en théorie, en faire les postes les plus faciles à pourvoir avec une main-d'œuvre étrangère. Le fait qu'ils demeurent en tension chronique indique que d'autres facteurs - conditions de travail, rémunération, horaires décalés - pèsent bien plus lourd que la question linguistique dans l'explication de la pénurie.
◆◆ 2.3 Le paradoxe du recrutement local : le Salon Doubs pour l'emploi
Le Salon Doubs pour l'emploi, organisé le 11 mars 2026 à Micropolis, illustre concrètement cette réalité. L'édition 2025 avait accueilli 4 000 visiteurs et généré 260 recrutements effectifs, dont la moitié concernait des personnes peu ou pas diplômées - favorisant leur retour à l'emploi - et près de 600 bénéficiaires du RSA avaient pu explorer des opportunités professionnelles. L'édition 2026 a spécifiquement mis l'accent sur les « gestes métiers » de l'hôtellerie-restauration et de l'aide à la personne, confirmant que les employeurs locaux sont prêts à recruter et à former sur le terrain des profils que le seul critère de la maîtrise du français aurait pu exclure a priori.
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◆◆ III. Où les deux dynamiques se rencontrent
La mise en regard des deux parties de cette étude fait apparaître une cohérence frappante. D'un côté, les employeurs confrontés à une pénurie de main-d'œuvre structurelle - à Besançon comme dans le reste de la France - démontrent, par leurs pratiques de recrutement et par le soutien des pouvoirs publics à la régularisation des travailleurs en tension, que la maîtrise imparfaite du français n'est pas un obstacle rédhibitoire lorsque le besoin économique est réel. De l'autre, la recherche sur la glottophobie et la discrimination à l'emploi démontre que cette même barrière linguistique, invoquée comme explication, ne résiste pas à l'examen dès qu'elle est neutralisée - que ce soit par un haut niveau de qualification ou par la nature peu verbale du poste occupé.
Cette convergence conduit à une conclusion utile pour l'action d'un centre comme ACHA : la langue française constitue un vrai enjeu d'intégration et mérite un accompagnement réel, mais elle ne doit pas être acceptée sans examen comme l'explication unique ou principale des tensions observées sur le marché du travail. Traiter tout conflit en entreprise impliquant un travailleur étranger comme un simple « malentendu linguistique » revient, dans un nombre significatif de cas documentés par la recherche, à euphémiser une discrimination dont la cause réelle est ailleurs.
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◆◆ IV. Recommandations du Centre ACHA
◆ R1 - Recommandations pour Besançon (0-12 mois)
R1.1 Nouer un partenariat avec les organisateurs du Salon Doubs pour l'emploi et de Cap vers l'emploi pour documenter, auprès des employeurs locaux de la restauration et de l'aide à la personne, la part réelle des refus d'embauche liés à la langue par rapport aux autres critères.
R1.2 Proposer aux employeurs bisontins des métiers en tension une charte de bonnes pratiques distinguant clairement l'accompagnement linguistique constructif de la discrimination déguisée en exigence de niveau de français disproportionnée par rapport au poste réel.
R1.3 Mettre en place, en lien avec les acteurs de l'insertion professionnelle du Doubs, une permanence d'écoute pour les travailleurs signalant une discrimination liée à l'accent ou à l'origine sur leur lieu de travail, en s'appuyant sur le cadre juridique existant (article L. 1132-1 du Code du travail, article 225-1 du Code pénal).
◆ R2 - Recommandations nationales (1-5 ans)
R2.1 Soutenir l'inscription pleine et explicite de la glottophobie dans le droit de la non-discrimination, au regard des débats législatifs en cours en 2026 sur ce sujet.
R2.2 Demander la production de données publiques croisant les statistiques de métiers en tension avec les signalements de discrimination à l'embauche, afin de vérifier à l'échelle nationale la corrélation inverse observée dans cette étude entre exigence linguistique réelle du poste et persistance de la discrimination.
R2.3 Plaider pour un accompagnement linguistique gratuit et systématique adossé aux dispositifs de régularisation par le travail, afin de traiter la langue comme un droit à accompagner plutôt que comme un motif d'exclusion à invoquer.
◆◆ Conclusion
Cette étude répond à la question posée en introduction avec la prudence que les données imposent, mais sans esquiver une conclusion claire. La langue française est un enjeu réel d'intégration, et son apprentissage doit être soutenu pour lui-même. Mais les données disponibles - persistance de la discrimination chez les diplômés francophones, discrimination fondée sur l'accent plutôt que sur la compréhension, tension chronique dans des métiers peu verbaux, volonté politique de contourner le critère linguistique dès que l'intérêt économique l'exige - convergent pour montrer que le malentendu linguistique, réel mais marginal, sert trop souvent de vocabulaire commode pour nommer autre chose. Pendant ce débat, Besançon compte à elle seule 60 % des 15 430 postes à pourvoir dans le Doubs en 2026 : la ville n'a pas les moyens de laisser un faux débat sur la langue freiner un vrai besoin de main-d'œuvre.
Un poste qui reste vacant faute de main-d'œuvre, et un candidat écarté au prétexte de son accent, ne sont pas deux problèmes différents : ce sont souvent la même défaillance vue sous deux angles.
◆◆ Sources et références
| ● | Philippe Blanchet, Discriminations : combattre la glottophobie, Éditions Lambert Lucas, 2016. |
|---|---|
| ● | Enquête Ifop, janvier 2020, sur la perception de l'accent et la discrimination linguistique en France. |
| ● | Confluences Méditerranée, « Les discriminations raciales sur le marché du travail français », Cairn.info. |
| ● | France Travail, enquête Besoins en Main-d'Œuvre (BMO) 2026 ; France Travail Doubs, bilan des projets de recrutement 2026. |
| ● | Umih, estimations des besoins saisonniers hôtellerie-restauration, été 2026. |
| ● | Circulaire du ministre de l'Intérieur du 23 janvier 2025 relative à la régularisation exceptionnelle des travailleurs en tension. |
| ● | macommune.info, « Près de 3 000 personnes attendues au Salon Doubs pour l'emploi à Besançon », mars 2026. |
| ● | hebdo25.net, « Doubs : des projets de recrutement en hausse mais des tensions toujours persistantes », mai 2026. |
| ● | Hellowork, offres d'emploi restauration à Besançon, mai 2026. |
