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Islamisme politique en France : ce qu’établit le rapport de mai 2025, et où commence le risque d’amalgame

📅 27 juillet 2026 ✍️ acha ⏱️ 0 min de lecture
ACHA France
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Centre pour les Droits de l'Homme et la Lutte contre le Terrorisme
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Rapport analytique Actualités 27 juillet 2026

Islamisme politique en France : ce qu’établit le rapport de mai 2025, et où commence le risque d’amalgame

Une menace documentée par l'État lui-même, un cadre juridique dont l'efficacité est contestée jusqu'au Sénat, et un risque de stigmatisation que les associations musulmanes dénoncent

Le 21 mai 2025, un rapport commandé par le ministère de l'Intérieur et intitulé « Frères musulmans et islamisme politique en France » a été remis au président de la République. Ce document documente une réalité : l'implantation d'un réseau lié à la mouvance des Frères musulmans. Mais il contient aussi une phrase que le débat public a largement occultée : aucun document récent ne démontre la volonté des musulmans de France d'établir un État islamique ou d'y faire appliquer la charia. Cette étude examine ce que le rapport établit factuellement, comment le cadre juridique qui en découle est évalué par les institutions elles-mêmes, et quels risques pour les libertés fondamentales et la cohésion nationale ce dossier fait peser - dans les deux sens.

Équipe d'analyse ACHA France • Rubrique : Islamisme politique et droits fondamentaux • Juillet 2026

◆ I. Ce que le rapport de mai 2025 établit réellement

Rédigé par le préfet Pascal Courtade et le diplomate François Gouyette à la demande de l'ancien ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, le rapport a été présenté en Conseil de défense le 21 mai 2025 par son successeur Bruno Retailleau. Il documente une implantation chiffrée : 139 lieux de culte identifiés comme proches de la mouvance frériste, environ 280 associations, une présence recensée dans 55 départements. Ces chiffres constituent la partie factuelle et vérifiable du document.

Le rapport comporte cependant une nuance essentielle, largement absente du débat médiatique qui a suivi sa publication : il précise explicitement qu'aucun document récent ne démontre une volonté des musulmans de France d'établir un État islamique ou d'y appliquer la charia. Cette phrase, émanant du rapport lui-même et non de ses critiques, doit être placée sur un pied d'égalité avec les chiffres d'implantation cités plus haut : elle appartient au même document et à la même méthodologie.

Le rapport documente une implantation associative réelle - et précise, dans le même document, l'absence de preuve d'un projet d'instauration d'un État islamique en France.

L'association Musulmans de France, principale organisation héritière de l'ex-UOIF visée par le rapport, a dénoncé publiquement ce qu'elle qualifie d'amalgames, y compris involontaires, entre islam, islamisme politique et radicalité. Cette réaction illustre une tension centrale du dossier : la difficulté, y compris pour les rédacteurs du rapport, à circonscrire précisément la catégorie qu'ils étudient - une critique qui n'émane pas seulement des associations musulmanes, mais aussi, comme le montre la partie suivante, des propres instances d'évaluation parlementaire de l'État.

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◆ II. Ce que le Sénat dit de l'efficacité du cadre juridique

La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République, dite loi séparatisme, constitue le principal instrument juridique de réponse à ce phénomène. Son bilan, évalué par une mission d'information sénatoriale en 2023, fait état de 23 dissolutions d'associations depuis son entrée en vigueur, contre 29 sur toute la décennie précédente - une accélération présentée comme un succès par le gouvernement. Rapporté aux 1,5 million d'associations que compte la France, ce chiffre représente néanmoins une proportion extrêmement faible de l'ensemble du tissu associatif national.

Le constat le plus significatif de ce bilan sénatorial porte moins sur le nombre de dissolutions que sur leurs effets indirects. Le Sénat observe que les associations les plus concernées ont adopté une stratégie de profil bas pour échapper à la vigilance des services de l'État, tandis que les nouvelles obligations documentaires et administratives introduites par la loi pèsent, dans les faits, de façon quasi indifférenciée sur l'ensemble du monde associatif - y compris des structures sans aucun lien avec la mouvance visée. Une question écrite à l'Assemblée nationale confirme par ailleurs qu'au moins un collectif né dans la foulée d'une dissolution prononcée en France poursuit son activité depuis l'étranger sous une autre dénomination, hors du champ d'application du droit français.

23 dissolutions d'associations depuis la loi de 2021, contre 29 sur la décennie précédente (Sénat, 2023).
1,5 million d'associations actives en France : le nombre de dissolutions représente une proportion marginale de ce total.
741 établissements fermés, temporairement ou définitivement, selon les chiffres communiqués par l'Élysée en mai 2025.
Contrat d'engagement républicain : une obligation introduite par la loi de 2021 qui s'applique à l'ensemble des associations subventionnées, sans ciblage religieux explicite dans son texte.

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◆ III. La comparaison autrichienne et ses limites

La référence à l'Autriche revient fréquemment dans le débat français : après l'attentat de Vienne de 2020, l'Autriche a interdit la propagation des idées se réclamant des Frères musulmans, sous peine d'amende voire d'emprisonnement. Cette comparaison appelle une mise en perspective démographique que le débat français mentionne rarement : l'Autriche compte environ neuf millions d'habitants pour moins de 700 000 personnes de confession musulmane, tandis que la France compte 68 millions d'habitants pour une population musulmane estimée entre cinq et six millions - soit une proportion et une échelle sans commune mesure. Une transposition directe de l'outil autrichien poserait, en France, des questions de constitutionnalité substantiellement différentes, dans la mesure où elle toucherait une minorité religieuse nettement plus importante en proportion de la population totale.

Dans le même registre, une proposition de résolution européenne visant à inscrire les Frères musulmans sur la liste terroriste de l'Union européenne a été débattue en janvier 2026, contre l'avis du gouvernement français lui-même. Cette proposition évoque un chiffre de 100 000 « frères » présents sur le territoire national en 2024, contre 55 000 en 2019 - une donnée qui provient du texte même de la proposition parlementaire et n'est pas corroborée, à ce jour, par une source officielle indépendante. Cette étude la mentionne donc comme un élément du débat politique, et non comme un fait établi au même titre que les chiffres du rapport de mai 2025.

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◆ IV. Le risque documenté d'amalgame et de report de responsabilité

Depuis 2021, le régime juridique applicable aux associations - contrat d'engagement républicain, vigilance renforcée sur le financement des lieux de culte, encadrement de l'instruction en famille - s'applique formellement à l'ensemble du monde associatif français, sans mention explicite d'une religion. Plusieurs associations et chercheurs, dont Franck Frégosi, spécialiste de l'islam français interrogé par The Conversation, notent cependant que ce cadre a été conçu, dans son intention politique, pour répondre en priorité à la mouvance islamiste. Ce décalage entre la neutralité formelle du texte et son intention documentée constitue, pour un centre de droits de l'homme, un point de vigilance légitime : un dispositif juridiquement neutre peut produire, dans son application concrète, des effets disproportionnés sur une population identifiable.

La mise en œuvre de ce cadre repose largement sur les communes, en particulier via le contrat d'engagement républicain que doivent signer les associations subventionnées. Or la capacité des collectivités à évaluer un discours religieux ou associatif complexe varie fortement selon leur taille et leurs moyens juridiques. Une commune de 5 000 habitants ne dispose généralement pas des ressources d'analyse dont bénéficient les grandes métropoles, ce qui expose les élus locaux à des décisions difficiles à trancher avec les moyens dont ils disposent réellement.

Un dispositif juridiquement neutre dans son texte peut produire, dans son application locale, des effets très inégaux selon les moyens dont dispose chaque commune pour l'appliquer.

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◆ V. Une enquête d'opinion à interpréter avec prudence

Une étude Ifop pour le magazine Écran de veille, publiée le 13 novembre 2025 et intitulée « État des lieux du rapport à l'islam et à l'islamisme des musulmans de France », a été citée à l'Assemblée nationale pour appuyer la thèse d'une progression des idées fondamentalistes, avançant que 44 % des personnes de confession musulmane interrogées, et 57 % des plus jeunes, exprimeraient une adhésion à des positions rigoristes. Cette étude, comme les enquêtes similaires déjà rencontrées dans nos travaux sur des sujets voisins, doit être interprétée avec la prudence méthodologique habituelle : la formulation exacte des questions, la définition retenue du « rigorisme » et la représentativité de l'échantillon ne sont pas discutées dans les sources parlementaires qui la citent, ce qui limite la possibilité d'en vérifier la robustesse de façon indépendante avant toute utilisation publique par le centre.

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◆ VI. Recommandations du Centre ACHA

◆ R1 - Recommandations pour Besançon et le Doubs (0-12 mois)

R1.1 Proposer à Grand Besançon Métropole et aux communes du Doubs un appui juridique mutualisé pour l'évaluation des demandes de subvention associative, afin que l'application du contrat d'engagement républicain ne repose pas sur les seules ressources, souvent limitées, de chaque commune.

R1.2 Organiser un dialogue local entre associations musulmanes de Besançon, élus et services préfectoraux pour objectiver, à l'échelle du territoire, la réalité de l'implantation évoquée par le rapport national, plutôt que de l'importer telle quelle sans vérification locale.

R1.3 Mettre en place une veille locale sur les refus de salles municipales ou de subventions opposés à des associations musulmanes, afin de documenter d'éventuels effets disproportionnés du cadre juridique national à l'échelle bisontine.

◆ R2 - Recommandations nationales (1-5 ans)

R2.1 Demander une clarification juridique du périmètre de la catégorie « islamisme politique », dont le rapport de mai 2025 documente lui-même l'élargissement progressif au cours de son élaboration, afin de réduire le risque d'application arbitraire.

R2.2 Plaider pour une évaluation indépendante et publique des effets du contrat d'engagement républicain sur l'ensemble du tissu associatif, incluant les structures sans lien avec la mouvance visée, sur le modèle du bilan déjà réalisé par le Sénat pour les dissolutions.

R2.3 Recommander la publication de la méthodologie complète de toute enquête d'opinion citée dans le débat parlementaire sur ce sujet, à l'image de la vigilance déjà demandée par le centre pour l'enquête CEVIPOF sur l'antisémitisme universitaire.

R2.4 Appeler les responsables politiques, quel que soit leur bord, à distinguer explicitement et systématiquement islamisme politique et pratique religieuse musulmane ordinaire, conformément à la nuance déjà présente dans le rapport gouvernemental lui-même.

◆ Conclusion

Le dossier de l'islamisme politique en France présente une caractéristique rare : la source la plus autorisée pour en évaluer la réalité - le rapport commandé par l'État lui-même - contient à la fois les éléments qui justifient une vigilance sérieuse et ceux qui appellent à la retenue. Un centre de droits de l'homme ne peut choisir l'un de ces éléments en ignorant l'autre. Documenter une implantation associative réelle dans 55 départements et rappeler qu'aucune preuve n'établit de projet d'instauration de la charia en France ne sont pas deux positions contradictoires : ce sont les deux moitiés d'un même rapport officiel, que le débat politique a systématiquement séparées selon l'intérêt électoral du moment.

Documenter une menace réelle et rappeler l'absence de preuve d'un projet plus vaste ne sont pas deux positions contradictoires : ce sont les deux moitiés d'un même rapport officiel.

◆ Sources et références

Ministère de l'Intérieur, rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France », Pascal Courtade et François Gouyette, 21 mai 2025.
Public Sénat, « Frères musulmans : ce que révèle le rapport commandé par l'exécutif », mai 2025.
Mrap Nanterre, synthèse et réactions au rapport de mai 2025, dont la position de l'association Musulmans de France.
Sénat, mission d'information sur l'application de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République, rapport 2023.
The Conversation, entretien avec Franck Frégosi, chercheur spécialiste de l'islam français.
Assemblée nationale, questions écrites et orales, 17e législature (dont QE n°11208 et QO n°357).
Assemblée nationale, proposition de résolution européenne relative à l'inscription des Frères musulmans sur la liste terroriste de l'Union européenne, texte n°l17b1455, janvier 2026.
Ifop pour Écran de veille, « État des lieux du rapport à l'islam et à l'islamisme des musulmans de France », 13 novembre 2025.
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