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Études & AnalysesDroits humains

Le repli n’est pas un choix – pourquoi certains immigrés en France se referment sur leurs cercles d’appartenance

📅 21 août 2026 ✍️ acha ⏱️ 0 min de lecture
ACHA France
Centre ACHA France
Centre pour les Droits de l'Homme et la Lutte contre le Terrorisme
Besançon, France · info@acha-france.com · acha-france.com
Rapport analytique Études & Analyses 21 août 2026

Le repli n’est pas un choix – pourquoi certains immigrés en France se referment sur leurs cercles d’appartenance

Étude ACHA sur les déterminants de l'isolement relationnel et culturel des populations issues de l'immigration en France métropolitaine

Discrimination, précarité économique, barrière linguistique, sentiment de menace identitaire - les sciences sociales accumulent depuis deux décennies des preuves convergentes que le repli sur les cercles communautaires n'est pas, dans la majorité des cas, une posture culturelle ou religieuse première. C'est une réponse à un environnement. L'ACHA France publie ici sa première étude structurée sur les déterminants multifactoriels de l'isolement relationnel des immigrés et de leurs descendants en France, articulée autour des données de l'enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), du Défenseur des droits, de l'INSEE et des travaux comparatifs européens les plus récents.

I - Résumé exécutif

L'isolement social d'une part des personnes issues de l'immigration en France ne s'explique pas par un facteur unique. Les données disponibles désignent un faisceau de causes interdépendantes - discriminations persistantes et aggravées à la deuxième génération, précarité économique structurelle, obstacles d'accès aux services publics, sentiment de non-reconnaissance identitaire et recours à la religion comme rempart symbolique face au rejet. Ce que le débat public nomme parfois « repli communautaire » correspond, pour une proportion significative des personnes concernées, à un processus défensif déclenché par l'expérience du rejet, et non à une prédisposition culturelle.

La présente étude identifie huit facteurs explicatifs principaux, les ordonne selon leur force d'influence respective à partir des données disponibles, et formule dix recommandations opérationnelles à destination des institutions françaises compétentes. Elle pose les bases méthodologiques d'un rapport annuel pérenne sur l'intégration, les discriminations et le sentiment d'appartenance en France.

II - Méthodologie

II.1 - Sources mobilisées

La présente étude s'appuie sur six corpus de données indépendants et complémentaires.

L'enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), conduite conjointement par l'INED et l'INSEE, constitue le socle principal. Collectée en 2019 et 2020, elle a porté sur environ 27 000 personnes âgées de 18 à 59 ans vivant en logement ordinaire en France métropolitaine. TeO2 a pour spécificité d'aborder des questionnements très variés, incluant des thématiques absentes du premier volet, comme la religion, l'identité ou les réactions face aux discriminations.

L'enquête s'intéresse à l'articulation entre l'origine et les autres catégories de distinction dans la société française - genre, classe, phénotype, âge, quartier - afin d'analyser les processus d'intégration, de discrimination et de construction identitaire. Pour la première fois, TeO2 a permis d'identifier les petits-enfants d'immigrés, y compris dans un volet complémentaire et expérimental spécifiquement consacré à la troisième génération (TeO2-3G).

Le deuxième corpus est constitué des rapports annuels du Défenseur des droits (2024), qui fournissent les données institutionnelles les plus récentes sur le volume et la nature des réclamations liées aux discriminations en France. Le troisième corpus regroupe les publications de l'INSEE relatives aux immigrés et descendants d'immigrés, éditions 2023 et 2024. Le quatrième corpus est formé par les travaux de la sociologie européenne comparative, notamment la méta-analyse de Schaeffer et Kas (2024) publiée dans l'International Migration Review, l'étude transnationale de Van Tubergen (2025) portant sur 17 pays européens, et les travaux de Drouhot (2024) sur les théories de l'assimilation. Le cinquième corpus recouvre les données de la Commission européenne sur la lutte contre les discriminations en France (2025). Le sixième corpus est constitué des données de la Fondation de France sur les solitudes (2024).

II.2 - Périmètre et limites

L'étude porte sur la population des immigrés et de leurs descendants vivant en France métropolitaine, dans les tranches d'âge couvertes par TeO2 (18-59 ans). Elle exclut les personnes en situation irrégulière, qui ne sont pas représentées dans les échantillons TeO2 et dont la situation relève d'une étude distincte.

Trois limites méthodologiques sont à signaler. D'abord, la quasi-totalité des données chiffrées mobilisées provient de la collecte TeO2 de 2019-2020 - les effets de la crise sanitaire, de la polarisation politique consécutive aux débats parlementaires de 2023-2024 sur l'immigration, et de l'intensification du discours médiatique ne sont pas encore captés par une enquête de même ampleur. Ensuite, les données déclaratives mesurent le ressenti de la discrimination, non la discrimination objective mesurée par des tests de situation (testing) - les deux dimensions, bien que corrélées, ne se confondent pas. Enfin, la notion d'« isolement » ou de « repli » n'est pas directement opérationnalisée dans TeO2, qui mesure les relations sociales, la religion, le sentiment d'appartenance et les discriminations de façon distincte - la présente étude les articule analytiquement.

III - Qui sont les immigrés et leurs descendants en France ? État des lieux démographique

Les premiers résultats de TeO2 permettent d'établir que 9 % de la population est immigrée, tandis que 12 % de la population est composée de descendants d'immigrés. Plus globalement, sur trois générations, un tiers de la population entretient un lien avec l'immigration.

Au sein de la population immigrée âgée de 18 à 59 ans, 32 % viennent du Maghreb, 20 % d'Afrique subsaharienne, 16 % d'Asie et 28 % d'Europe. Ces proportions ne sont pas anodines pour la suite de l'analyse - les discriminations déclarées varient fortement selon l'origine géographique, et la notion même d'intégration s'applique de manière très différenciée selon que l'on appartient à des groupes visuellement ou culturellement distincts de la majorité.

Les nouvelles arrivées sont par ailleurs de plus en plus qualifiées - 52 % des immigrés entrés en France en 2023 et âgés de 25 ans ou plus détenaient un diplôme d'enseignement supérieur, contre 41 % en 2006. Ce chiffre contredit directement la représentation dominante d'une immigration peu qualifiée et renforce l'hypothèse centrale de cette étude - le niveau de qualification ne protège pas du rejet social, il peut même l'aggraver.

IV - Le « paradoxe de l'intégration » : quand l'ascension sociale aggrave le sentiment d'exclusion
C'est peut-être le résultat le plus contre-intuitif et le plus robuste de la sociologie contemporaine de l'immigration. Des travaux scientifiques ont mis en évidence un « paradoxe de l'intégration » - les immigrés et leurs descendants qui semblent bénéficier d'un meilleur accès à la société, notamment grâce à leur niveau d'éducation ou à leur insertion sur le marché du travail, déclarent souvent subir davantage de discriminations.
Une littérature croissante en Europe occidentale, désignée sous le terme de « paradoxe de l'intégration », remet en cause l'hypothèse d'un lien automatique entre réussite socioéconomique des immigrés et sentiment d'appartenance. Elle montre que les minorités issues de l'immigration signalent davantage de discriminations à mesure qu'elles progressent structurellement - à travers le temps, les générations et la mobilité sociale, notamment l'élévation du niveau d'instruction.

Ce paradoxe a une logique sociologique précise. L'accès à l'enseignement supérieur renforce la conscience des inégalités ethno-raciales par une consommation médiatique accrue, l'adhésion à des valeurs libérales et une implication politique plus forte - autant de mécanismes qui aiguisent la perception des discriminations sans les réduire. En d'autres termes, mieux éduqué, l'immigré ou son enfant comprend mieux ce qui lui arrive. Et il sait le nommer.

Des études montrent également que les immigrés plus diplômés déclarent de plus faibles niveaux d'appartenance subjective à la communauté nationale de leur pays d'accueil. L'ascension sociale devient alors une promesse ambivalente - elle ouvre des portes économiques, mais renforce simultanément la conscience d'être maintenu à distance symbolique de la société d'accueil.

V - Les discriminations : données chiffrées et dynamiques générationnelles

V.1 - Ampleur globale

En 2019-2020, 17 % de la population de 18 à 59 ans vivant en France métropolitaine déclaraient avoir subi des traitements inégalitaires ou des discriminations au cours des cinq dernières années. Cette proportion atteignait 24 % chez les immigrés et 25 % chez leurs descendants.

La décomposition par origine révèle une stratification nette. Les immigrés nés hors d'Europe sont plus nombreux à déclarer des discriminations (26 %) que ceux nés en Europe (19 %). L'écart n'est pas marginal - sept points séparent deux groupes qui bénéficient pourtant du même statut juridique de résidence.

V.2 - L'aggravation intergénérationnelle

Le résultat qui perturbe le plus les hypothèses classiques d'une intégration linéaire est celui-ci. L'écart s'accentue à la génération suivante - les descendants d'immigrés nés en Europe déclarent moins de discriminations que la première génération (moins 6 points), alors que les descendants d'immigrés nés hors d'Europe en signalent nettement plus (plus 8 points).

L'étude du portrait social de la France en 2024 de l'INSEE résume cette réalité par une formule saisissante - les enfants d'immigrés non européens sont à la fois mieux intégrés et plus discriminés. En chiffres absolus, 34 % des enfants d'immigrés originaires d'Afrique ou d'Asie se déclarent victimes de discriminations, soit huit points de plus que leurs aînés de la première génération.

Cette différence se reflète dès l'enfance - près de 19 % des descendants d'immigrés non européens rapportent des discriminations à l'école, contre seulement 8 % pour ceux issus d'immigrés européens. L'école républicaine, censée être le lieu de l'égalité des chances, est aussi, pour une fraction substantielle de ces enfants, le premier lieu d'expérience du rejet.

V.3 - Le mur du non-recours

Alors que l'ampleur et l'augmentation des discriminations en France sont confirmées par de nombreuses études, le Défenseur des droits observe, avec inquiétude, que les victimes renoncent à faire valoir leurs droits en raison de la complexité des démarches, de la peur des représailles, d'une méconnaissance de leurs droits, ou d'un sentiment de découragement.

Le Défenseur des droits constate une augmentation des discriminations liées à l'origine qui, en intégrant d'autres critères qui interagissent - nationalité, apparence physique, religion, lieu de résidence - représentent un quart des réclamations de l'institution en matière de discriminations.

Ce taux de non-recours est lui-même une donnée analytique de premier ordre. Si les personnes discriminées ne portent pas plainte et ne réclament pas, ce n'est pas parce qu'elles acceptent leur sort - c'est parce qu'elles ont appris, souvent à leurs dépens, que les institutions ne les protègent pas efficacement. La méfiance envers les institutions n'est pas une disposition culturelle importée - elle est le produit d'expériences répétées de rejet institutionnel.

VI - Les déterminants de l'isolement - analyse multifactorielle

VI.1 - La discrimination comme déclencheur principal

L'analyse croisée des données disponibles permet de hiérarchiser les facteurs d'isolement. La discrimination apparaît comme le déterminant le plus puissant et le plus transversal - elle affecte simultanément la confiance dans les institutions, la qualité des relations sociales avec la majorité, le rapport à l'identité nationale et le niveau de participation civique.

En 2024, 9 700 crimes ou infractions ont été commis en France en raison de l'origine ethnique, de la nationalité, de la religion ou de la race, soit une augmentation de 10 % par rapport à 2023. Les ressortissants étrangers sont particulièrement touchés - ils représentent 16 % des victimes de crimes à caractère raciste enregistrés par les services de sécurité en 2024, les personnes originaires de pays africains étant les plus exposées.

La logique est mécanique. Une personne qui a été discriminée à l'embauche, insultée dans la rue, ignorée par une administration ou exclue d'un réseau social majoritaire ne retire pas du champ des possibles - elle le rétrécit rationnellement. Elle se tourne vers les espaces où elle est reçue avec dignité. Ce que certains observateurs extérieurs interprètent comme un « repli » est en réalité une stratégie de survie sociale.

VI.2 - La barrière linguistique - un facteur réel mais souvent surestimé

La maîtrise insuffisante du français est régulièrement mise en avant comme explication de l'isolement. L'enquête TeO2 cherche précisément à mesurer l'impact des origines sur l'accès aux principaux biens qui définissent la place de chacun dans la société - le logement, l'éducation, la maîtrise de la langue, l'emploi, les services publics et prestations sociales, la santé, les relations sociales et familiales, la nationalité et la citoyenneté.

La langue est un facteur réel d'exclusion, particulièrement pour les immigrés primo-arrivants et pour les femmes venues dans le cadre du regroupement familial, dont l'accès à des cours de français reste inégal selon les territoires. Mais réduire l'isolement à la barrière linguistique constitue une erreur d'analyse grave. Les données TeO2 montrent que des personnes parfaitement francophones, nées en France, titulaires de diplômes français, déclarent davantage de discriminations que leurs parents immigrés. La langue ne protège pas du racisme.

VI.3 - La précarité économique - la carte du destin géographique

Parmi les immigrés entrés en France en 2023, la proportion de ceux en emploi peu après leur arrivée est nettement plus élevée chez les hommes (41 %) que chez les femmes (28 %). Cette asymétrie de genre au sein même de la population immigrée préfigure des trajectoires d'insertion très différentes, les femmes étant exposées à un isolement renforcé par la combinaison du déficit d'emploi et d'une mobilité sociale plus contrainte.

En France, en 2023, 12 % des Français se trouvent en situation d'isolement total, et une personne sur trois n'a aucun ou qu'un seul réseau de sociabilité. Par ailleurs, 14 % des personnes disposant de faibles ressources se trouvent isolées, soit 3 points de plus que l'ensemble de la population. La précarité économique et l'isolement social entretiennent une relation circulaire - l'une aggrave l'autre - et les populations issues de l'immigration sont surreprésentées parmi les catégories économiquement fragiles.

VI.4 - La menace identitaire et le recours à la religion

L'hypothèse que l'ACHA considère comme la plus analytiquement fertile est celle qui articule le sentiment de menace identitaire et l'intensification de l'attachement religieux. Elle ne part pas du postulat que la religion cause l'isolement - elle pose la question inverse : est-ce l'expérience du rejet qui fait de la religion un refuge ?

Selon les données TeO2, 51 % des 18-59 ans du champ étudié se déclarent sans religion, 29 % se déclarent catholiques et 10 % déclarent être musulmans. Mais ces chiffres globaux masquent des écarts considérables selon l'origine et le parcours migratoire. Les données citées dans la présente étude indiquent que 58 % des personnes sans origine migratoire déclaraient n'avoir aucune religion, contre 19 % des immigrés arrivés en France après 16 ans et 26 % des descendants de deux parents immigrés - soit un écart de 32 à 39 points selon les groupes.

Cette différence d'appartenance religieuse déclarée ne signifie pas que les immigrés sont culturellement rétifs à la sécularisation. Elle peut s'expliquer par au moins deux mécanismes distincts. Le premier est structurel - les pays d'origine de la majorité des immigrés non européens sont eux-mêmes des sociétés à forte pratique religieuse, et l'appartenance religieuse est transportée lors de la migration comme un élément de la trajectoire biographique. Le second est réactionnel - la religion prend une place d'autant plus grande dans l'identité déclarée lorsque les autres dimensions de cette identité (nationale, sociale, professionnelle, résidentielle) sont contestées ou niées par la société d'accueil.

L'enquête TeO2 traite également de religion, de vie familiale, de mobilité sociale, de niveau de vie, de santé, de contraception et de participation politique. La combinaison de ces variables dans les analyses multivariées disponibles suggère que l'attachement religieux déclaré est plus intense chez les personnes ayant vécu des expériences de discrimination, confirmant la piste d'un mécanisme de compensation identitaire - mais les données publiquement accessibles à ce jour ne permettent pas de quantifier précisément ce lien avec la rigueur requise, ce qui justifie l'une des recommandations de la présente étude.

VI.5 - La dématérialisation des services publics comme vecteur d'exclusion systémique

Un facteur récent et sous-analysé mérite d'être intégré dans la compréhension de l'isolement institutionnel. Le manque de solutions, d'accompagnement et de moyens de substitution au numérique prive de nombreuses personnes de toute preuve de leur droit au séjour, avec des conséquences en cascade - perte d'emploi, perte de logement, perte des prestations sociales.

Le Défenseur des droits a publié un rapport sur l'administration numérique pour les étrangers en France assorti de 14 recommandations. Ce que ce rapport révèle en creux est fondamental - la dématérialisation des procédures administratives, présentée comme une modernisation neutre, produit en réalité une discrimination systémique envers les personnes les moins familiarisées avec les outils numériques, parmi lesquelles les immigrés récents sont surreprésentés.

Le Défenseur des droits regrette un essoufflement des politiques publiques en matière de lutte contre les discriminations depuis une vingtaine d'années, ces dernières se résumant à des actions ponctuelles et sectorielles. Le diagnostic est sévère et documenté - la réponse institutionnelle n'est pas à la hauteur du phénomène qu'elle prétend traiter.

VI.6 - La dynamique générationnelle - le paradoxe français

Le cas français illustre de manière particulièrement aiguë un phénomène identifié dans plusieurs pays européens. Des données issues de 12 000 immigrés de première et de deuxième génération dans 17 pays européens montrent des différences marquées entre groupes minoritaires, les immigrés musulmans percevant davantage de discriminations religieuses et les immigrés noirs étant les plus exposés.

En France, les perceptions générales de la discrimination sont très répandues parmi les individus appartenant à des groupes minoritaires. En tant que vieux pays d'immigration au sein de l'Europe, avec des populations immigrées et descendantes importantes, et des niveaux relativement élevés de discrimination documentés par des études de terrain, la France constitue un cas d'étude particulièrement pertinent pour examiner le lien entre éducation et discrimination perçue.

Le paradoxe français tient en une phrase - les enfants d'immigrés non européens sont plus français que leurs parents par la langue, la scolarisation et la socialisation, et plus discriminés qu'eux par l'expérience quotidienne. Cette dissonance entre l'intégration formelle et le rejet vécu est le terreau le plus fertile de la radicalisation identitaire - qu'elle prenne la forme d'un repli religieux, d'une désaffection civique ou, dans les cas extrêmes déjà documentés par ACHA France, d'une réceptivité aux narratifs d'exclusion diffusés en ligne.

VII - Ce que les données ne disent pas encore - zones d'ombre et informations manquantes

Plusieurs dimensions analytiques critiques restent insuffisamment documentées dans les données publiques disponibles.

La relation causale directe entre expérience de la discrimination et intensification de l'attachement religieux n'est pas encore établie avec la rigueur statistique qu'exigerait une démonstration scientifique complète - les corrélations observées dans les données TeO2 sont suggestives, mais les modèles multivariés contrôlant simultanément tous les facteurs confondants n'ont pas été publiés dans leur intégralité à la date de rédaction de cette étude.

L'impact du discours médiatique et politique sur le sentiment d'appartenance des immigrés et de leurs descendants reste sous-mesuré en France, alors qu'il constitue un vecteur documenté d'aggravation des discriminations perçues. Les données les plus récentes sur ce point proviennent d'études conduites en Allemagne, aux Pays-Bas et en Suède - un déficit de recherche française que l'ACHA entend contribuer à combler par son propre dispositif d'enquête.

Les trajectoires différenciées selon le genre au sein des populations immigrées - notamment l'isolement spécifique des femmes arrivées dans le cadre du regroupement familial - sont peu accessibles dans les publications synthétiques disponibles. Les données brutes TeO2 accessibles aux chercheurs depuis février 2024 permettraient une analyse approfondie que la présente étude ne peut que signaler comme prioritaire.

VIII - Analyse du non-dit institutionnel

La lecture des données disponibles révèle plusieurs silences institutionnels significatifs.

Le premier silence tient à la définition même de l'intégration dans les politiques publiques françaises. Le modèle républicain postule que l'intégration est un processus unilatéral - l'immigré s'adapte, la société accueille. Les données TeO2 et le paradoxe de l'intégration démontrent que ce modèle est empiriquement défaillant - une personne peut être parfaitement « intégrée » au sens formel et ressentir davantage de rejet que ses parents moins intégrés. Les politiques publiques n'ont pas encore pris acte de cette réfutation empirique.

Le deuxième silence tient à la question de la reconnaissance. Les débats parlementaires de 2023-2024 sur la loi immigration ont essentiellement traité l'immigration comme une variable à contrôler, non comme une composante de la société française à accompagner. Dans un contexte où les controverses sur l'immigration, l'intégration et les discriminations occupent une place centrale dans l'espace public, les données TeO2 proposent des résultats fondés sur une méthodologie rigoureuse pour éclairer le débat. Le fossé entre la qualité des données disponibles et leur usage dans la délibération politique est lui-même un fait analytique.

Le troisième silence tient à l'intersectionnalité des discriminations. Les discriminations liées à l'origine, en prenant en compte d'autres critères qui interagissent - nationalité, apparence physique, religion, lieu de résidence - représentent un quart des réclamations du Défenseur des droits. La multiplicité des facteurs discriminants qui s'accumulent sur une même personne n'est ni mesurée ni traitée comme un fait systémique par les politiques publiques actuelles.

IX - Comparaisons internationales

La France n'est pas seule face à ce défi. Une méta-analyse exhaustive de Schaeffer et Kas (2024) portant sur 42 études n'apporte aucun soutien à la théorie classique de l'assimilation, qui prédit que l'intégration réduit mécaniquement les discriminations perçues.

Des chercheurs ont précédemment mis en évidence un « paradoxe de l'intégration » dans plusieurs pays, selon lequel les personnes d'origine étrangère les mieux intégrées sont celles qui perçoivent le plus de discriminations. Ce résultat a été reproduit en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, en Suisse, en Suède et en France. Il est robuste et convergent.

Une étude récente portant sur les descendants d'immigrés hautement qualifiés en Europe révèle que, malgré leurs accomplissements scolaires et professionnels, ces personnes font face à des obstacles persistants liés à leurs identités ethniques, culturelles et religieuses. Elle met en lumière à la fois leur perception de ces barrières et les stratégies adaptatives qu'elles élaborent.

La réponse des pays nordiques mérite d'être notée - plusieurs États ont développé des politiques de « diversité inclusive » qui reconnaissent explicitement la discrimination structurelle comme un obstacle à l'intégration, et financent des mécanismes de testing réguliers dans l'emploi et le logement. La France dispose du cadre juridique - la loi du 27 mai 2008 transposant les directives européennes antidiscrimination - mais le Défenseur des droits lui-même constate son essoufflement opérationnel.

X - Scénarios prospectifs

Quatre évolutions sont envisageables à horizon de cinq ans, classées du plus probable au moins probable.

Le premier scénario, et le plus probable, est celui de la polarisation aggravée. Si aucune politique structurelle de lutte contre les discriminations n'est mise en place, le paradoxe de l'intégration continuera à s'approfondir avec chaque nouvelle génération. Les enfants d'immigrés non européens, mieux diplômés que leurs parents mais plus discriminés, constitueront un réservoir croissant de désaffection civique et d'identités défensives. Les indicateurs à surveiller - l'évolution du taux de discriminations déclarées dans la prochaine édition TeO3, le taux d'abstention aux élections législatives parmi les électeurs issus de l'immigration, et la tonalité du discours médiatique sur l'immigration.

Le deuxième scénario, de probabilité intermédiaire, est celui d'une réforme partielle et sectorielle. Face à la pression des données et des contentieux européens, les pouvoirs publics pourraient adopter des mesures ciblées sur l'emploi et le logement, sans traiter les dimensions symboliques et identitaires de l'exclusion. Ce scénario réduirait marginalement les discriminations économiques sans affecter le sentiment de non-appartenance, qui constitue le carburant du repli identitaire.

Le troisième scénario, moins probable mais pas improbable, est celui d'un tournant politique. Si une alternance politique produit un gouvernement ayant fait de la lutte contre les discriminations une priorité explicite et chiffrée, les signaux à surveiller seraient la création d'un secrétariat d'État dédié aux discriminations systémiques, le financement pérenne de campagnes de testing dans l'emploi et le logement, et la révision des procédures de saisine du Défenseur des droits pour en abaisser le seuil de complexité.

Le quatrième scénario, le moins probable à court terme, est celui d'une démarche scientifique nationale. La mise en place d'un baromètre annuel des discriminations et du sentiment d'appartenance, financé par l'État et conduit conjointement par l'INED et l'INSEE, permettrait de suivre en temps réel les dynamiques décrites dans cette étude. Son absence actuelle est elle-même un choix politique.

XI - Recommandations opérationnelles

Les recommandations qui suivent sont formulées conformément à la doctrine ACHA - chaque recommandation précise sa cible institutionnelle, l'action concrète attendue, l'impact mesurable espéré et l'horizon temporel.

Recommandation 1. Cible - Ministère du Travail et DILCRAH. Action - Lancer un programme national de testing régulier et publié des discriminations à l'embauche et dans l'accès au logement, couvrant au minimum les dix premières métropoles françaises, avec publication annuelle des résultats désagrégés par origine, genre et territoire. Impact - Objectiver les discriminations au-delà du déclaratif, alimenter les politiques publiques de données vérifiables, et constituer un levier de pression sur les employeurs discriminants. Horizon - Court terme, dix-huit mois.

Recommandation 2. Cible - Défenseur des droits et ministère de la Justice. Action - Simplifier radicalement les procédures de saisine du Défenseur des droits par la création d'un guichet unique numérique et physique, avec traduction dans les dix langues les plus parlées par les populations immigrées en France, et suppression de l'exigence de preuve formelle au stade de la recevabilité. Impact - Réduire le taux de non-recours, actuellement estimé à une écrasante majorité des discriminations subies. Horizon - Court terme, douze mois.

Recommandation 3. Cible - Ministère de l'Intérieur et Direction générale des étrangers en France. Action - Déployer dans chaque préfecture un accompagnateur numérique dédié aux démarches administratives des étrangers, pour pallier les effets d'exclusion documentés de la dématérialisation des services. Impact - Éviter les ruptures administratives en cascade (perte de titre, perte d'emploi, perte de logement) qui constituent un vecteur direct d'isolement et de précarisation. Horizon - Court terme, dix-huit mois.

Recommandation 4. Cible - Ministère de l'Éducation nationale. Action - Introduire dans la formation initiale et continue des enseignants du primaire et du secondaire un module obligatoire sur les biais implicites et les discriminations à l'école, assorti d'un protocole de signalement et de traitement des incidents à caractère discriminatoire. Impact - Réduire le taux de 19 % de descendants d'immigrés non européens déclarant avoir subi des discriminations à l'école. Horizon - Moyen terme, trois ans.

Recommandation 5. Cible - INED et INSEE. Action - Lancer la troisième édition de l'enquête TeO (TeO3) en intégrant un module spécifique sur les mécanismes de compensation identitaire (religion, réseaux communautaires, médias d'origine) en relation avec les expériences de discrimination, et sur l'impact du discours médiatique et politique sur le sentiment d'appartenance. Impact - Combler les lacunes analytiques identifiées dans la présente étude et fournir une base de données actualisée couvrant la période 2020-2026, marquée par des transformations politiques majeures. Horizon - Moyen terme, lancement d'ici 2027.

Recommandation 6. Cible - ACHA France (usage interne). Action - Concevoir et déployer une enquête propre auprès de 600 à 1 000 personnes issues de l'immigration, en partenariat avec des associations de terrain et des chercheurs universitaires, sur les déterminants de l'isolement relationnel et l'attachement identitaire. L'enquête intégrera un module qualitatif de témoignages approfondis (20 à 30 entretiens semi-directifs) pour documenter les trajectoires individuelles que les données statistiques ne captent pas. Impact - Doter l'ACHA d'une capacité de production de données originales, distincte des sources institutionnelles, et ancrer son identité scientifique dans une démarche empirique rigoureuse. Horizon - Moyen terme, deux ans.

Recommandation 7. Cible - Ministère de la Culture et Conseil supérieur de l'audiovisuel. Action - Imposer aux chaînes télévisées et aux plateformes numériques à large audience des indicateurs annuels de représentation des personnes issues de l'immigration dans les programmes d'information, de fiction et de divertissement, et des indicateurs de cadrage (tone analysis) des sujets traitant de l'immigration. Impact - Objectiver l'effet du discours médiatique sur le sentiment d'appartenance des populations concernées, et créer une pression institutionnelle en faveur d'une représentation plus équilibrée. Horizon - Moyen terme, deux ans.

Recommandation 8. Cible - Ministère chargé de la Ville et Agence nationale pour la cohésion des territoires. Action - Conditionner le financement des contrats de ville à des indicateurs mesurables d'inclusion relationnelle (mixité des associations subventionnées, diversité des instances de gouvernance, accès documenté aux services de droit commun), et non aux seuls indicateurs de réhabilitation physique ou d'emploi. Impact - Éviter que les quartiers à forte concentration d'immigrés ne deviennent des espaces de relégation administrative en même temps que de concentration résidentielle. Horizon - Moyen terme, trois ans.

Recommandation 9. Cible - Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Action - Financer, dans le cadre de l'Agence nationale de la recherche, un programme pluriannuel sur les mécanismes de compensation identitaire (religion, communauté, médias) en situation d'expérience discriminatoire, en France et en comparaison européenne. Impact - Produire les données scientifiques manquantes pour transformer la compréhension institutionnelle du phénomène et fonder les politiques publiques sur des preuves, non sur des représentations. Horizon - Moyen terme, quatre ans.

Recommandation 10. Cible - Commission européenne et Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne (FRA). Action - Plaider pour l'extension et la standardisation à l'échelle européenne d'enquêtes équivalentes à TeO2, permettant des comparaisons rigoureuses entre États membres sur les dynamiques d'intégration, de discrimination et d'appartenance. Impact - Sortir la France de son exceptionnalisme analytique et mesurer avec précision dans quels contextes nationaux les politiques d'intégration réduisent effectivement les discriminations. Horizon - Long terme, cinq à sept ans.

XII - Budget estimatif pour l'enquête terrain ACHA

Les postes budgétaires indicatifs suivants s'appliquent à une enquête quantitative auprès de 700 personnes assortie de 25 entretiens qualitatifs approfondis, sur une durée de vingt-quatre mois.

Conception du questionnaire et validation scientifique (partenariat universitaire) - 15 000 euros. Collecte des données (enquêteurs de terrain, frais de déplacement, logiciel d'enquête) - 35 000 euros. Traitement statistique et analyse des données - 12 000 euros. Entretiens qualitatifs et transcription - 8 000 euros. Rédaction du rapport final et publication - 6 000 euros. Communication et diffusion institutionnelle - 4 000 euros.

Budget total estimatif - 80 000 euros, susceptible d'être partiellement couvert par des financements européens (fonds AMIF, programme Citizens, Equality, Rights and Values - CERV), des fondations privées françaises ou des subventions publiques régionales.

« Mieux intégrés mais plus discriminés »

INSEE, Portrait social de la France, 2024

LE PARADOXE DE L'INTEGRATION EN CHIFFRES

En 2019-2020, les descendants d'immigrés non européens déclarent 8 points de discriminations de plus que leurs propres parents immigrés

34 % des enfants d'immigrés originaires d'Afrique ou d'Asie se déclarent victimes de discriminations (INSEE, 2024)
19 % de ces mêmes enfants rapportent des discriminations à l'école, contre 8 % pour les descendants d'immigrés européens

9 700 crimes et infractions à caractère raciste ou xénophobe ont été enregistrés en France en 2024, en hausse de 10 % sur un an

Le paradoxe est validé dans 42 études européennes et américaines (méta-analyse Schaeffer et Kas, 2024)

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