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Quand les pétromonarchies du Golfe construisent l’infrastructure de leur dictature numérique

📅 28 mai 2026 ✍️ acha ⏱️ 26 min de lecture

 

 

Étude enrichie par les recherches académiques de Abrahams & Leber (International Journal of Communication, 2021)

 

 

Par la Rédaction ACHA France  ·  Besançon, mai 2026  ·  Sources officielles, académiques et terrain

 

Riyad, consulat saoudien d’Istanbul, 2 octobre 2018. Jamal Khashoggi franchit le seuil de la représentation diplomatique à 13h14. Il ne sait pas que ses communications sont surveillées depuis des semaines.

 

Son téléphone, celui de ses proches, celui de ses contacts – tout a été intercepté, analysé, transmis à Riyad via un logiciel espion dont le nom fera le tour du monde : Pegasus. Il ne ressortira pas vivant. Ce meurtre n’est pas seulement l’assassinat d’un journaliste.

 

C’est la démonstration – sanglante, méthodique, implacable – de ce que la maîtrise des données numériques permet d’accomplir lorsqu’elle est aux mains d’un État autocratique sans contre-pouvoirs.

 

Vingt ans après les premières théories sur la « démocratie numérique » qui libérerait le monde arabe, le bilan est inverse. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et plusieurs pays de la région ne se contentent plus d’utiliser des outils de surveillance sophistiqués développés par d’autres. Ils veulent désormais en contrôler l’infrastructure.

 

Ils veulent posséder les serveurs. Et ils trouvent, dans les capitales occidentales comme dans les sièges de Silicon Valley, des partenaires plus qu’enclins à les y aider.

 

L’ÉTAT DE GUERRE NUMÉRIQUE : CE QUE LA RECHERCHE ACADÉMIQUE RÉVÈLE

Avant d’examiner l’architecture des pouvoirs numériques du Golfe, il est nécessaire de poser les bases empiriques que la recherche académique internationale a patiemment constituées.

 

En 2021, les chercheurs Alexei Abrahams et Andrew Leber publient dans l’International Journal of Communication une étude fondatrice intitulée Electronic Armies or Cyber Knights? – une investigation rigoureuse des opérations d’influence numérique dans l’espace arabophone, et plus particulièrement saoudien.

 

Leur conclusion principale est d’une importance capitale, car elle brise un mythe commode : contrairement aux représentations simplistes d’armées de bots entièrement automatisées et centralement coordonnées par les services de renseignement saoudiens, les chercheurs documentent une réalité plus complexe et, à bien des égards, plus préoccupante.

 

Les campagnes de manipulation numérique dans l’espace saoudien reposent sur un écosystème hybride – mêlant comptes suspects créés de manière anomale, influenceurs professionnels rémunérés, médias officiels contrôlés par l’État, et militants nationalistes organiques – qui opère avec une efficacité redoutable précisément parce qu’il ne se résume pas à une simple infrastructure technique. Il est enraciné dans la société.

 

Pour mesurer la présence de bots, Abrahams et Leber analysent les anomalies de dates de naissance des comptes Twitter (des pics de créations simultanées le même jour signalent une création artificielle coordonnée).

 

Leurs résultats sont frappants : lors du hashtag #أين_الناشطين_الحقوقيين (#Where_are_the_Rights_Activists), en mai 2018 – lancé pour exiger la libération des militantes des droits des femmes arrêtées dont Loujain al-Hathloul et Eman al-Nafjan – ils identifient un pic d’anomalies : 133 comptes créés le même jour, le 20 mai 2018, jour même où le hashtag prenait de l’ampleur. De ces 133 comptes, 127 ne publiaient pas de contenu original, se contentant de retweeter exclusivement les publications d’un seul compte pro-gouvernemental : @MohammedKAlsadi. Ces 127 comptes sont identifiés comme des bots.

 

DONNÉES ACADÉMIQUES CLÉS – Abrahams & Leber (2021)

 

Sur 279 hashtags MENA analysés : seulement 6,1% de comptes nés de manière anomale en moyenne (médiane : 5,5%). Taux d’attrition moyen (comptes supprimés/suspendus) : 8,8%. Sur le hashtag #jamal_khashoggi (oct.-déc. 2018) : la courbe de Lorenz démontre qu’une infime minorité de comptes concentre l’essentiel des retweets  révélant une amplification artificielle systématique.

 

Mais le résultat le plus troublant de l’étude est ailleurs. Sur l’ensemble des 279 hashtags arabophones analysés, Abrahams et Leber constatent que le taux de comptes anomaux est en réalité relativement bas – environ 6,1% en moyenne. Cela signifie que la grande majorité des narratifs pro-gouvernementaux ne sont pas diffusés par des armées de robots, mais par de vrais êtres humains. Des journalistes aux gages de l’État. Des influenceurs rémunérés.

 

Des fonctionnaires. Des citoyens sincèrement convaincus. Et c’est là que réside la véritable menace : un système de contrôle de l’information qui s’est si profondément enraciné dans le tissu social qu’il n’a plus besoin d’être entièrement automatisé pour être efficace.

 

« We instead find some evidence of an engaged Saudi nationalist Twitter community that is able to coordinate quickly around key tweets from copartisans to boost their preferred (and typically progovernment) narrative online. »  – Abrahams & Leber, International Journal of Communication, 2021, p. 1186

 

 LE DÉTOURNEMENT DES HASHTAGS : LA MÉCANIQUE DU SILENCE

L’une des stratégies les plus documentées par les chercheurs est ce qu’ils appellent le hashtag hijacking – le détournement de hashtags militants par des acteurs pro-gouvernementaux.

 

Le mécanisme est aussi simple que dévastateur. Un hashtag créé par des défenseurs des droits humains pour amplifier une cause – la détention arbitraire de militantes,la disparition d’un opposant, un acte de répression – est rapidement envahi par des contenus hostiles qui noient les messages militants sous un déluge de tweets nationalistes, insultants ou propagandistes. Le hashtag devient contre-productif pour ceux qui l’ont créé.

 

C’est exactement ce qui s’est produit en mai 2018. Loujain al-Hathloul, Eman al-Nafjan et Aziza Yousef – militantes pour le droit de conduire des femmes en Arabie saoudite, arrêtées quelques jours avant que ce droit soit officiellement accordé — deviennent le centre d’une bataille narrative en ligne.

 

Le hashtag militant #أين_الناشطين_الحقوقيين est rapidement contré par le hashtag #عملاء_السفارات (#Agents des ambassades étrangères), qui accuse les militantes d’être des espionnes à la solde de puissances étrangères.

 

Ce second hashtag est lancé dès les premières heures suivant l’annonce officielle des arrestations par l’agence de presse saoudienne SPA – une synchronisation qui révèle une coordination, même si Abrahams et Leber nuancent l’hypothèse d’une direction centralisée.

 

comptes Twitter identifiés comme bots lors du hashtag #أين_الناشطين_الحقوقيين — créés le même jour, ne retweetant qu’un seul compte pro-gouvernemental Source : Abrahams & Leber, International Journal of Communication, 2021 L’analyse de la courbe de Lorenz appliquée au hashtag #جمال_خاشقجي – lancé entre le 2 octobre et le 26 novembre 2018, soit dans les semaines suivant l’assassinat du journaliste – révèle une concentration extrême de l’activité sur Twitter. Une infime minorité de comptes concentre la quasi-totalité des retweets, des followers et des favoris. Cette inégalité de distribution n’est pas le fruit du hasard.

 

Elle illustre la manière dont l’espace numérique arabophone est structuré par des acteurs qui investissent massivement dans la construction de leur réputation et de leur audience en ligne – avant de mobiliser cette audience à des fins de manipulation narrative.

 

Plus révélateur encore : l’étude démontre que les comptes de médias officiels saoudiens et les comptes de personnalités officielles exhibent un biais de distribution des retweets statistiquement supérieur à celui des comptes militants.

 

Autrement dit, les comptes liés à l’appareil d’État saoudien génèrent une amplification disproportionnée de leurs messages – signe d’une infrastructure de boost artificiel, même si sa nature exacte (bots, réseaux d’influenceurs rémunérés, ou simple poids institutionnel) varie selon les cas.

 

« Media and official accounts are also less likely to exhibit high portions of suspended account retweets. We find further support for the idea that official accounts draw on their offline reputations. »  – Abrahams & Leber, International Journal of Communication, 2021, p. 1188

 

 LES SERVEURS DU POUVOIR : L’INFRASTRUCTURE DE LA RÉPRESSION NUMÉRIQUE

 

Ces constats académiques doivent être lus à la lumière d’une réalité géopolitique qui s’est considérablement transformée depuis 2021 : les pays du Golfe ne se contentent plus d’utiliser les outils numériques développés par d’autres.

 

Ils construisent désormais leur propre infrastructure de souveraineté numérique – et ils mobilisent pour ce faire des dizaines de milliards de dollars et les partenariats des plus grandes entreprises technologiques mondiales.

 

L’Arabie saoudite a fait de cette ambition un pilier de sa Vision 2030. La loi sur la protection des données personnelles (PDPL), entrée en vigueur le 14 septembre 2023 et dont l’application a commencé le 14 septembre 2024, impose une localisation stricte des données : toute information personnelle doit demeurer sur le sol du Royaume, sauf autorisation explicite de la Saudi Data and Artificial Intelligence Authority – la SDAIA. Sur le papier, une mesure de protection des citoyens.

 

Dans les faits, une concentration sans précédent du contrôle de l’information entre les mains d’un organe qui répond directement au prince héritier Mohammed ben Salmane, sans tribunal indépendant, sans presse libre, sans contre-pouvoir institutionnel d’aucune sorte.

 

Les Émirats arabes unis ont poussé cette logique encore plus loin. En 2024, l’opérateur Du a lancé son National Hypercloud – une infrastructure cloud souveraine hébergeant plus de 150 services Oracle, stockés dans des centres de données locaux refroidis par circulation liquide, juridiquement inaccessibles aux tribunaux étrangers.

 

Dans la foulée, Microsoft a annoncé un investissement de 15,2 milliards de dollars aux Émirats, en partenariat avec G42 – le géant de l’IA et du cloud basé à Abou Dhabi, dirigé par Cheikh Tahnoun ben Zayed, frère du président et conseiller national à la sécurité.

 

Le projet le plus emblématique de cette ambition est le Stargate UAE : un centre de données hyperscale focalisé sur l’IA, avec une capacité planifiée de 5 gigawatts et 2,5 millions de GPU, développé en partenariat avec OpenAI, Nvidia, Oracle et SoftBank pour un investissement total de 20 milliards de dollars.

 

Le magazine Time, en plaçant G42 dans son classement des 100 entreprises les plus influentes du monde en 2025, a formulé avec une clarté saisissante le paradoxe de ces partenariats : « giving an autocratic state with a history of surveillance and human rights abuses a greater hand in AI development ». Cette phrase résume l’essentiel du problème.

 

 PEGASUS, DARKMATTER, PROJECT RAVEN : LE DOSSIER NOIR

Pour comprendre ce que la possession de ces infrastructures signifie concrètement pour les dissidents, les journalistes et les militants des droits humains, il n’est pas nécessaire de spéculer. Les faits sont documentés, jugés, plaidés devant des tribunaux internationaux.

 

L’affaire Pegasus d’abord. En juillet 2021, le Projet Pegasus – investigation menée par Forbidden Stories, Amnesty International et une cinquantaine de rédactions mondiales – révèle qu’une liste de 50 000 numéros de téléphone avait été ciblée par le logiciel espion du groupe NSO entre 2016 et 2021.

 

Parmi les États clients : l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les cibles incluent journalistes, militants, opposants politiques vivant en exil en Europe.

 

Loujain al-Hathloul, l’une des militantes arrêtées en 2018 dont l’histoire figure précisément dans l’étude d’Abrahams et Leber, avait été surveillée par le logiciel espion NSO avant son arrestation – une articulation directe entre manipulation numérique documentée par les chercheurs et répression physique orchestrée par les services de l’État.

 

Human Rights Watch a documenté en 2024 de nombreux cas de militants des droits humains saoudiens espionnés depuis l’étranger, concluant que « le gouvernement saoudien a utilisé des logiciels espions pour surveiller et réduire au silence des défenseurs des droits humains depuis des années, en toute impunité ».

 

Citizen Lab a de son côté publié dès janvier 2020 un rapport détaillant comment des dissidents saoudiens en exil, un journaliste du New York Times et un membre d’Amnesty International avaient été ciblés par les mêmes outils de surveillance.

 CAS DOCUMENTÉ – Jamal Khashoggi

 

Le logiciel Pegasus a été utilisé pour surveiller l’entourage de Jamal Khashoggi dans les semaines précédant son assassinat le 2 octobre 2018. Son épouse, Hanan Elatr, a également été espionnée dans une opération liée aux Émirats arabes unis (Amnesty International / Forbidden Stories, 2021). La connexion entre surveillance numérique et assassinat physique est documentée.

 

L’affaire DarkMatter ensuite. Les Émirats arabes unis ont recruté d’anciens agents de la NSA américaine pour constituer une unité de cyberguerre baptisée DarkMatter, également connue sous le nom de Project Raven. Cette unité a ciblé des journalistes, des militants, des diplomates – et même des citoyens américains.

 

En 2022, le tribunal de New York a condamné trois anciens agents américains impliqués. En parallèle, Huawei et CloudWalk fournissent aux pays du Golfe des outils de surveillance alimentés par la reconnaissance faciale, dans le cadre d’accords bilatéraux sino-arabes qui alarment Washington.

 

de prison requis contre des prisonniers de conscience en Arabie saoudite pour des publications en ligne -dans un contexte de surveillance numérique préalable documentée.

 

 LE CONTINUUM RÉPRESSIF : DE LA MANIPULATION DES HASHTAGS À L’ÉLIMINATION PHYSIQUE

C’est ici que la contribution de l’étude d’Abrahams et Leber devient décisive pour comprendre la nature systémique de la répression numérique dans le monde arabe. Les chercheurs ne documentent pas seulement des techniques.

 

Ils révèlent une architecture – un écosystème intégré qui relie manipulation de l’information, surveillance des dissidents, et répression physique dans un continuum cohérent.

 

Le schéma est le suivant. Dans un premier temps, les militants utilisent les réseaux sociaux pour organiser leur action et diffuser leur message.

 

Les outils de surveillance interceptent ces communications et permettent d’identifier les acteurs clés, leurs réseaux, leurs locations, leurs relations. Dans un deuxième temps, des campagnes de désinformation – mêlant bots, influenceurs rémunérés et médias d’État – sont déployées pour discréditer ces militants, les associer à des « puissances étrangères » ou à des « agendas contraires à l’intérêt national ».

 

Dans un troisième temps, cette criminalisation narrative fournit la justification politique et juridique aux arrestations, aux poursuites, aux condamnations.

 

Abrahams et Leber documentent précisément cette séquence pour les militantes saoudiennes arrêtées en mai 2018. La diffusion des informations sur leurs arrestations s’était répandue dans les réseaux militants hors ligne avant même l’annonce officielle — signe que la surveillance avait précédé les arrestations. Immédiatement après l’annonce, le hashtag #عملاء_السفارات est lancé pour les présenter comme des agents étrangers.

 

Cette narration est ensuite amplifiée par les médias officiels saoudiens contrôlés par l’État. Le tout forme un récit cohérent qui rend les arrestations acceptables aux yeux de l’opinion publique nationale.

 

« Word spread among offline activist communications even before the official announcement of the arrests […] By contrast, the hijacking started only the day after the news was announced, first by user @SaudiFalcon9. »  — Abrahams & Leber, International Journal of Communication, 2021, p. 1183

 

Ce que les chercheurs appellent pudiquement « hashtag hijacking » est en réalité un instrument de guerre informationnelle au service de la répression physique. Et c’est précisément ce continuum – entre contrôle des données, manipulation des narratifs et élimination des opposants – qui rend si dangereuse la perspective de voir des États autoritaires contrôler des infrastructures cloud capables de stocker, analyser et exploiter les données personnelles de millions de citoyens et d’expatriés.

 

  LE MIRAGE RÉGLEMENTAIRE : DES LOIS TAILLÉES POUR LES DIRIGEANTS

 

Face à ces constats, les gouvernements du Golfe opposent systématiquement le même argument : nous avons des lois. Nous avons des cadres réglementaires. Nous nous modernisons. Cet argument mérite d’être soumis à l’épreuve des faits avec toute la rigueur qu’il requiert.

 

La PDPL saoudienne est réelle. La loi fédérale émiratie sur la protection des données également. Qatar, Jordanie, Bahreïn – tous ont adopté ou mis à jour des législations sur la vie privée et les données personnelles ces dernières années. Sur le papier, le tableau paraît impressionnant.

 

Dans les faits, ces législations partagent une caractéristique structurelle qui les vide de toute substance protectrice réelle : l’absence totale d’indépendance institutionnelle.

 

En Europe, le RGPD est appliqué par des autorités de contrôle indépendantes – la CNIL en France, le BfDI en Allemagne, l’ICO au Royaume-Uni – qui peuvent sanctionner les gouvernements eux-mêmes, contrôler les entreprises, saisir les tribunaux, et auprès desquelles tout citoyen peut déposer plainte. Les amendes peuvent atteindre 4 % du chiffre d’affaires mondial, soit jusqu’à 20 millions d’euros. La presse peut enquêter. La société civile peut plaider. Les opposants peuvent se défendre.

 

Dans les pays du Golfe, rien de tel n’existe. L’autorité de contrôle des données est nommée par le chef d’État, lui rend compte directement, et peut être révoquée à sa discrétion. Freedom House classe régulièrement l’Arabie saoudite et les Émirats parmi les pays « non libres » dans ses rapports annuels sur les libertés numériques.

 

Il n’existe pas de presse indépendante habilitée à enquêter sur les abus de l’État. Les syndicats sont interdits ou inexistants. Les organisations de la société civile – quand elles ne sont pas purement et simplement interdites – sont soumises à des procédures d’autorisation qui permettent à l’exécutif de les fermer à tout moment. Dans cet environnement, une loi sur la protection des données n’est pas une garantie pour les citoyens : c’est un outil supplémentaire entre les mains du pouvoir.

 

LA TENTATION DE SILICON VALLEY : QUAND LES PÉTRODOLLARS L’EMPORTENT SUR LES PRINCIPES

La question la plus inconfortable de cette affaire n’est pas posée par les régimes du Golfe. Elle est posée par les grandes entreprises technologiques occidentales elles-mêmes. Google a ouvert une région cloud en Arabie saoudite en mai 2024, à Dammam.

 

Microsoft a investi 15,2 milliards de dollars aux Émirats. Amazon Web Services dispose de régions cloud à Bahreïn, en Arabie saoudite et aux Émirats. Oracle fournit les systèmes qui font tourner le National Hypercloud émirati. Ces investissements ne sont pas anodins : ils fournissent aux régimes autoritaires du Golfe une légitimité technologique, une expertise infrastructurelle et une caution internationale dont ils ont besoin pour crédibiliser leurs ambitions de « souveraineté numérique ».

 

Ces entreprises savent parfaitement ce qu’elles font. En 2025, des actionnaires de Microsoft ont saisi la Securities and Exchange Commission américaine pour demander un audit indépendant des pratiques de diligence en matière de droits humains, citant explicitement « un schéma d’allégations de complicité dans des violations des droits humains en Israël, en Chine, en Arabie saoudite et aux États-Unis ». La résolution n’a pas été adoptée.

 

Les investissements, en revanche, ont bien eu lieu. La logique du capital l’emporte, systématiquement, sur la logique des droits humains – dès lors que les contre-pouvoirs institutionnels ne sont pas suffisamment puissants pour renchérir le coût de la complicité.

 

À cette équation déjà préoccupante, il faut ajouter la dimension chinoise. Huawei — dont les États-Unis ont longuement tenté de limiter l’expansion mondiale pour des raisons de sécurité nationale – a signé des accords massifs avec l’Arabie saoudite et les Émirats pour le déploiement de la 5G et les applications d’IA.

 

Des entreprises chinoises comme CloudWalk fournissent des outils de reconnaissance faciale. Une infrastructure de surveillance à double usage : Pékin protège ses intérêts stratégiques, Riyad et Abou Dhabi surveillent leurs opposants avec une efficacité croissante.

 

 CE QUE LA RECHERCHE ACADÉMIQUE NOUS ENSEIGNE POUR L’AVENIR : VERS UNE DOCTRINE DE RÉSISTANCE NUMÉRIQUE

 

La synthèse entre les données terrain d’Abrahams et Leber et l’analyse géopolitique des infrastructures numériques du Golfe permet de dégager plusieurs enseignements fondamentaux pour la conception de politiques de protection des droits numériques.

 

Premier enseignement : la manipulation numérique dans les régimes autoritaires ne repose pas uniquement sur des bots. Elle s’appuie sur un écosystème hybride intégrant acteurs humains, médias officiels, influenceurs rémunérés et infrastructures technologiques.

 

Toute politique de contre-mesure qui se concentre uniquement sur la détection automatique des comptes fictifs manque l’essentiel de la menace. Il faut également s’attaquer à l’économie politique des influenceurs pro-gouvernementaux et au contrôle étatique des médias.

 

Deuxième enseignement : la souveraineté des données, telle qu’elle est conçue dans les régimes autoritaires, est une arme de répression – pas un outil de protection des citoyens.

 

L’imposition de lois de localisation des données sans indépendance institutionnelle des organes de contrôle crée des bases de données centralisées auxquelles les États autoritaires peuvent accéder pour surveiller, identifier et poursuivre leurs opposants. L’Union européenne doit exiger, comme condition préalable à tout partenariat technologique, des garanties institutionnelles réelles et vérifiables d’indépendance judiciaire.

 

Troisième enseignement : la vitesse de réaction est déterminante. Abrahams et Leber documentent que le détournement des hashtags militants commence dans les heures suivant l’annonce d’une arrestation ou d’un événement. Les plateformes numériques ont une responsabilité immédiate dans la mise en œuvre de protocoles d’urgence permettant de limiter l’amplification artificielle de contenus pro-répression lors d’événements de droits humains à risque élevé.

 

Quatrième enseignement : les militants en exil dans les démocraties européennes restent des cibles. Loujain al-Hathloul et d’autres dissidents saoudiens au Royaume-Uni et en France ont été espionnés sur le sol européen par des outils achetés ou développés par des États qui sont, par ailleurs, des partenaires commerciaux et diplomatiques de l’Europe. L’extraterritorialité de la surveillance numérique exige une réponse extraterritoriale des mécanismes de protection.

 

 CONCLUSION : LES DONNÉES, LES SERVEURS ET LES DESTINS

Il existe une ligne directe – que cet article a tenté de tracer avec toute la rigueur documentaire possible – entre un hashtag créé par une militante pour le droit de conduire à Riyad, les bots qui le noient, les algorithmes de surveillance qui interceptent ses communications, les serveurs qui stockent ces données, et les mains qui referment les portes d’une prison.

 

Abrahams et Leber ont montré que la réalité de la manipulation numérique dans l’espace arabophone est plus complexe, plus enracinée, plus humaine que la fiction commode des « armées de robots ».

 

Les régimes autoritaires n’ont pas besoin de tout automatiser pour être efficaces. Ils ont besoin d’un écosystème – médias contrôlés, influenceurs stipendiés, militants nationalistes sincères, et une infrastructure numérique que personne ne peut contester ni auditer.

 

C’est exactement cet écosystème que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et leurs alliés de la région sont en train de verrouiller pour les décennies à venir, à coups de milliards investis dans des centres de données souverains, des partenariats avec les géants technologiques mondiaux, et des législations conçues pour donner une façade de légalité à un contrôle sans partage de l’information.

 

Jamal Khashoggi pensait peut-être que son passeport américain, sa plume au Washington Post, ses relations internationales lui offraient une protection. Ses données l’avaient précédé dans ce consulat d’Istanbul.

 

Aujourd’hui, à l’heure où les pays du Golfe construisent des hyperscale data centers qui seront parmi les plus puissants du monde, la question n’est plus théorique. Elle est une question de vie ou de mort numérique – et souvent physique – pour des millions de personnes dont les données circulent, sans leur consentement éclairé, dans des infrastructures souveraines sans contre-pouvoirs.

 

L’Europe a la responsabilité de ne pas être complice de cette architecture. Elle en a aussi, pour l’instant, les moyens institutionnels. La question est de savoir si elle aura la volonté politique de les utiliser.

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