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De la haine à l’extrémisme violent : Lecture sociologique dans le territoire de Besançon

📅 24 juin 2026 ✍️ acha ⏱️ 0 min de lecture
ACHA France
Centre ACHA France
Centre pour les Droits de l'Homme et la Lutte contre le Terrorisme
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Rapport analytique Actualités 24 juin 2026

De la haine à l’extrémisme violent : Lecture sociologique dans le territoire de Besançon

Besançon, vendredi 22 mars 2025. Des militants se rassemblent place de la Révolution pour dénoncer un « discours politique qui pousse au rejet ». Quelques mois plus tôt, un adolescent de seize ans était interpellé dans l'agglomération après avoir menacé sur Discord de « tirer dans une mosquée ». Deux événements. Un même territoire. Cette étude cartographie le continuum entre haine quotidienne et risque d'extrémisme.

I. Besançon en chiffres : un territoire de contrastes

Besançon est la préfecture du Doubs et le chef-lieu de la région Bourgogne-Franche-Comté. Sa population s'élevait à environ 120 057 habitants en 2022, au sein d'une agglomération - Grand Besançon Métropole - regroupant 198 387 habitants sur 67 communes.

C'est une ville universitaire, marquée par une histoire ouvrière et industrielle prononcée, et caractérisée par une géographie sociale profondément contrastée.

Le revenu médian de Besançon est de 17 700 euros par an - le plus faible de son agglomération, contre 22 100 euros dans le reste du Grand Besançon. La ville concentre à elle seule 83 % de la population à bas revenus de son périmètre intercommunal.

17 700 € revenu médian annuel à Besançon - 83 % des bas revenus de l'agglomération concentrés en ville-centre (INSEE / AUDAB 2024)

Au 1er janvier 2024, la nouvelle carte des quartiers prioritaires de la politique de la ville recense 62 QPV en Bourgogne-Franche-Comté, dont 17 dans le seul département du Doubs. Besançon a vu s'ajouter deux nouveaux quartiers prioritaires : Battant et les Hauts de Saint-Claude.

La population totale des QPV de la région a augmenté de 11 % avec cette révision géographique, témoignant d'un élargissement structurel de la précarité urbaine. Ces quartiers présentent, sans exception, des fragilités sociales et d'accès à l'emploi documentées par l'INSEE.

Sur le plan religieux, Besançon compte environ 15 000 fidèles musulmans - soit 13 % de la population bisontine selon France Bleu Besançon. L'islam est ainsi devenu la deuxième religion de la ville.

Cette communauté est principalement installée dans les quartiers populaires de Planoise et des secteurs nord-est - secteurs qui recoupent largement les QPV. Cette réalité démographique constitue un élément central pour comprendre les tensions sociales locales.

II. Le Doubs dans la cartographie nationale des actes haineux

L'année 2024 a été marquée par une recrudescence historique des actes haineux en France. Le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) a enregistré plus de 16 000 atteintes à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux - soit une hausse de 11 % par rapport à 2023.

La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), dans son rapport annuel publié en juin 2025, recense 3 144 faits à caractère raciste, antisémite, antimusulman ou xénophobe en 2024. Ce chiffre reste 92 % plus élevé qu'en 2022.

Dans ce tableau national, le Doubs est classé parmi les départements enregistrant entre 1,1 et 2,1 crimes ou délits « à caractère raciste » pour 10 000 habitants en moyenne annuelle sur la période 2022–2024. Un positionnement intermédiaire - mais révélateur d'une présence documentée et continue du phénomène.

+55 % de signalements de haine en ligne sur PHAROS entre 2023 et 2024 - 36 048 signalements au total en France (PHAROS / CNCDH 2025)

La dimension scolaire est particulièrement préoccupante. Le rapport CNCDH 2024 relève que les actes racistes dans les établissements scolaires français ont « presque triplé » en un an, avec des violences verbales et physiques fondées sur l'origine et l'apparence physique.
En réponse, l'académie de Besançon a organisé le 12 mars 2025 son premier séminaire « Agir contre les discriminations », réunissant l'ensemble des acteurs éducatifs du territoire. Une prise de conscience réelle - mais aussi le signe de l'ampleur du défi.

III. La haine numérique se matérialise : l'affaire de Roche-lez-Beaupré

Le 11 octobre 2023, un adolescent de seize ans publie sur Discord : « Je vais aller tirer dans une mosquée, j'ai les armes », accompagné d'une vidéo montrant un fusil d'assaut.

Grâce à l'alerte d'un autre utilisateur de la plateforme, le jeune homme est rapidement localisé à Roche-lez-Beaupré - commune de l'agglomération bisontine - et interpellé le lendemain par les gendarmes de la section de recherche de Besançon.

Le procureur de la République Etienne Manteaux a précisé que le jeune homme constituait « la caricature de l'adolescent qui passe son temps à faire des jeux de guerre », sans élément laissant penser à un début de radicalisation.

Une cellule de recueil des informations préoccupantes du Doubs a néanmoins été saisie, et un bilan éducatif confié à la Protection judiciaire de la jeunesse.

Cet épisode illustre un mécanisme documenté par Europol et le CNRS : l'exposition prolongée à des contenus haineux en ligne peut provoquer des passages à l'acte, même en l'absence d'idéologie formalisée.

▌ Repère - Roche-lez-Beaupré, octobre 2023

Adolescent de 16 ans interpellé après avoir menacé sur Discord de tirer dans une mosquée.

Pas de radicalisation avérée selon le parquet de Besançon.

Saisine de la cellule de recueil des informations préoccupantes du Doubs.

Suivi confié à la Protection judiciaire de la jeunesse.

Illustration directe du lien entre exposition aux contenus haineux en ligne et menace physique territorialisée.

Le rapport Europol TE-SAT 2025 souligne que les jeux vidéo et les plateformes numériques sont de plus en plus utilisés pour propager des contenus terroristes vers de jeunes publics.

Il identifie les problèmes de santé mentale, l'isolement social et l'addiction au numérique comme facteurs majeurs de radicalisation. Dans ce contexte, les quartiers populaires de Besançon constituent un terrain d'exposition particulièrement vulnérable.

IV. La mémoire du territoire : de la mosquée Sunna aux enjeux contemporains

La question de la radicalisation à Besançon n'est pas nouvelle. Sept hommes originaires de la ville, fidèles de la mosquée Sunna, avaient été surveillés par les Renseignements généraux pendant plus de deux ans avant d'être mis en cause pour avoir préparé un attentat terroriste.

Cette affaire, bien antérieure à la vague d'attentats des années 2010, rappelle que le territoire bisontin n'est pas immunisé contre les phénomènes de radicalisation.

Elle ne doit pas pour autant faire l'objet d'une généralisation : la communauté musulmane bisontine est, dans sa grande majorité, profondément attachée à la paix sociale et à l'intégration républicaine.

Aujourd'hui, la réalité de cette communauté est celle d'une communauté populaire confrontée aux mêmes difficultés que l'ensemble des habitants des quartiers prioritaires : chômage, discrimination à l'embauche, accès difficile au logement.

Ces frustrations sociales - documentées au niveau national par l'enquête TeO2 de l'INSEE et de l'INED - constituent le terreau dans lequel peuvent germer, sur les marges les plus vulnérables, des formes de ressentiment instrumentalisables par des narratifs extrémistes.

V. L'extrême droite : le second vecteur de radicalisation

Le risque islamiste retient traditionnellement l'attention des services de renseignement. Mais une réalité moins médiatisée mérite d'être posée clairement.

Les projets d'attaques d'extrême droite déjoués en France représentaient la moitié des cas recensés dans l'ensemble de l'Union européenne (Europol TE-SAT 2024). La France est placée au deuxième rang européen des violences d'extrême droite en 2023, selon le Centre de recherche sur l'extrémisme (C-REX) de l'Université d'Oslo.

En janvier 2023, un rassemblement contre l'extrême droite se tenait devant le tribunal de Besançon. Le 22 mars 2025, des militants antifascistes dénonçaient à nouveau un « discours politique qui pousse au rejet ».

La progression électorale des partis d'extrême droite dans le Doubs lors des législatives de juillet 2024 constitue le baromètre politique de cette tension.

Le rapport CNCDH 2024 note une longue vacance à la tête de la DILCRAH - Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT. Ce vide institutionnel fragilise directement la capacité des acteurs locaux à répondre efficacement.

VI. Le continuum : de la discrimination quotidienne à l'extrémisme potentiel

La contribution centrale de cette étude est la mise en évidence d'un continuum - souvent invisible dans les approches sectorielles - reliant la discrimination quotidienne au risque d'extrémisme violent. Ce continuum n'est pas une fatalité. Il est documenté.

Les recherches du programme COSPRAD du CNRS (bilan 2025) s'appuient sur le modèle socio-écologique de Dahlberg et Krug, identifiant les facteurs de risque à quatre niveaux : individuel, relationnel, communautaire et sociétal.

Au niveau individuel : des jeunes des QPV bisontins subissant des discriminations à l'école, des refus répétés à l'embauche, des stigmatisations dans l'espace public.

Au niveau relationnel : une exposition à des pairs ayant intériorisé un discours victimaire, ou à des réseaux de haine en ligne.

Au niveau communautaire : un sentiment de relégation dans des quartiers concentrant les fragilités sociales.

Au niveau sociétal : un climat politique marqué par la montée du populisme et la normalisation de discours stigmatisant les minorités religieuses et ethniques.

C'est à l'intersection de ces quatre dimensions que naît la vulnérabilité à la radicalisation. Non parce que la pauvreté génère mécaniquement l'extrémisme - cette causalité est réfutée par la recherche - mais parce que la combinaison de frustrations non prises en charge et d'expositions idéologiques non contrées crée les conditions dans lesquelles les narratifs extrémistes trouvent une résonance.

▌ La chaîne du continuum à Besançon

Discrimination scolaire → actes racistes quasi triplés en France en 2024.

Exclusion professionnelle → chômage des immigrés à 12 % contre 7 % pour les non-immigrés.

Relégation territoriale → revenu médian 17 700 € contre 22 100 € dans le reste de l'agglomération.

Exposition numérique → signalements PHAROS +55 % en 2024.

Vulnérabilité à la radicalisation - islamiste ou d'extrême droite selon les profils et les expositions.

VII. Antisémitisme et islamophobie : deux réalités locales dans un contexte national tendu

À l'échelle nationale, 1 570 actes antisémites ont été recensés en France en 2024 par le Service de protection de la communauté juive (SPCJ) - une multiplication par 3,6 en deux ans.

Le rapport des Assises de lutte contre l'antisémitisme (DILCRAH, avril 2025) souligne que la rhétorique liée au conflit israélo-palestinien apparaît dans près d'un tiers des actes recensés, avec un durcissement documenté des registres mobilisés.

1 570 actes antisémites en France en 2024 (×3,6 en deux ans) - 1 037 actes islamophobes recensés (+25 %) (SPCJ 2025 / CCIE 2024)

La communauté juive bisontine - modeste mais présente dans une ville universitaire intellectuellement active - est exposée aux mêmes dynamiques nationales. L'académie de Besançon a intégré la lutte contre l'antisémitisme parmi ses priorités éducatives pour 2025.

S'agissant de la communauté musulmane, les 1 037 actes islamophobes recensés au niveau national touchent à 76 % des femmes, le port du voile constituant le motif dans 40 % des cas.

Ces réalités se traduisent localement par des discriminations dans l'accès à l'emploi et au logement - documentées par les associations bisontines, mais insuffisamment quantifiées en l'absence de données infra-départementales publiées.

VIII. Les acteurs de la résistance : une société civile engagée

Face à ces dynamiques, Besançon dispose d'atouts réels. L'académie, en organisant son premier séminaire « Agir contre les discriminations » en mars 2025, constitue un premier rempart éducatif.

Le Comité de vigilance antifasciste et l'association Solmiré incarnent la mobilisation civile. Le tissu associatif bisontin, historiquement actif sur l'accueil des migrants, demeure un acteur de terrain irremplaçable.

Ces ressources sont cependant soumises à des contraintes réelles. Le désengagement institutionnel national - illustré par la longue vacance à la tête de la DILCRAH - affecte directement les capacités de financement et de coordination des acteurs locaux.

L'indice de tolérance national atteint 63 sur 100 - troisième meilleur score depuis 1990 selon la CNCDH. Les jeunes générations se révèlent statistiquement plus tolérantes que leurs aînés : une donnée d'espoir.

Mais cette tolérance statistique coexiste avec des actes haineux à des niveaux records. Les comportements et les opinions ne se superposent pas nécessairement. C'est dans cet écart que se nichent les tensions les plus dangereuses.

Recommandations

1. Créer un Observatoire local des discriminations

Adossé à l'ACHA France, à l'académie de Besançon et aux associations de terrain. Objectif : produire des données infra-départementales permettant un pilotage fin des politiques publiques locales.

2. Renforcer la prévention de la radicalisation en ligne

Intégrer dans les établissements scolaires des QPV bisontins une formation spécifique à la reconnaissance des contenus haineux, des théories du complot et des narratifs d'endoctrinement numériques.

3. Développer un programme de mentorat professionnel

Ciblant les jeunes diplômés des QPV bisontins confrontés à des discriminations à l'embauche, en mobilisant le réseau des entreprises engagées dans les obligations de diversité du CSRD européen.

4. Soutenir le tissu associatif local

Dans le cadre du Contrat de ville 2024–2030 du Grand Besançon Métropole, en conditionnant une partie des financements à des indicateurs de résultats mesurables sur la réduction des discriminations.

5. Mettre en place un protocole de détection précoce

Inspiré du modèle du CPRMV de Montréal. Associant éducateurs, travailleurs sociaux, professionnels de santé mentale et acteurs communautaires des quartiers prioritaires bisontins.

6. Renforcer la coopération parquet–PHAROS

Pour assurer un traitement rapide des signalements de haine en ligne émanant du Doubs, en particulier ceux impliquant des mineurs.

7. Publier un rapport annuel territorial

Incluant des données sur les actes haineux, les discriminations signalées, les incidents liés à la radicalisation et l'évolution des indicateurs sociaux des QPV de l'agglomération bisontine.

SOURCES ET REFERENCES DOCUMENTAIRES

Données nationales

- SSMSI - 16 000+ atteintes à caractère raciste en France en 2024, +11 % par rapport à 2023

- CNCDH - Rapport annuel 2024 sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, juin 2025

- DILCRAH - Rapport des Assises de lutte contre l'antisémitisme, avril 2025

- PHAROS - Signalements haine en ligne 2024 : +55 % par rapport à 2023, 36 048 signalements

- SPCJ / Ministère de l'Intérieur - 1 570 actes antisémites en France en 2024

- CCIE - 1 037 actes islamophobes documentés en France en 2024 (+25 %)

Données locales et régionales

- France 3 Bourgogne-Franche-Comté - Manifestation contre le racisme à Besançon, mars 2025

- INSEE - Analyses Bourgogne-Franche-Comté n°122 : 62 QPV, 17 dans le Doubs, 2024

- AUDAB / CCAS Besançon - Analyse des Besoins Sociaux 2023–2024 : revenu médian 17 700 €

- Académie de Besançon - Séminaire « Agir contre les discriminations », 12 mars 2025

- France Bleu Besançon - Islam à Besançon : environ 15 000 fidèles, 13 % de la population

- France Bleu / CNews / Est Républicain - Interpellation adolescent, Discord, Doubs, octobre 2023

Sources académiques et européennes

- Europol - TE-SAT 2025 : extrémisme de droite en hausse, radicalisation des jeunes en ligne

- CNRS / IHEMI - Programme COSPRAD : bilan des recherches sur la radicalisation, décembre 2025

- C-REX / Université d'Oslo - RTV Trend Report 2024 : France au 2e rang européen

- INSEE / INED - Enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), novembre 2024

- CPRMV Montréal - Modèle de prévention tertiaire de la radicalisation, 2025

- Commission européenne / RAN - Les causes profondes de l'extrémisme violent, juillet 2024

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