La République face à l’Antisémitisme : Vingt-Cinq Ans d’Alerte et une Crise Toujours Ouverte
◆ANTISÉMITISME EN FRANCE
◆BILAN, CAUSES
◆ET RÉPONSES INSTITUTIONNELLES
Évaluation critique des dispositifs institutionnels et perspectives pour un plan d'action efficace
Sources : CNCDH (rapports 2023-2026), DILCRAH, PRADO, Fondapol, Ministère de l'Intérieur, Ministère de la Justice, PHAROS
◆Période : 2000-2026 avec focus sur la période post-7 octobre 2023
◆Élaborée par : Centre ACHA, Besançon - Juin 2026
◆RESUME EXECUTIF
La France traverse une période de recrudescence historique de l'antisémitisme. Les données du ministère de l'Intérieur, compilées et analysées par la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), dressent un tableau alarmant : en 2023, les actes antisémites ont bondi de 284 %, passant de 436 à 1 676 faits recensés. En 2024, malgré une légère inflexion, le niveau reste exceptionnellement élevé avec 1 570 actes - soit le deuxième chiffre le plus élevé depuis le début de la collecte des données. En 2025, 1 320 actes antisémites ont été recensés, représentant 53 % du total des actes antireligieux en France.
Ces chiffres, déjà préoccupants dans leur ampleur absolue, prennent une dimension particulièrement grave rapportés à la taille de la communauté juive de France - environ 500 000 personnes. En 2023, selon les estimations de la CNCDH, près d'un Français juif sur trente aurait été victime d'un acte antisémite. L'ampleur de ce phénomène ne saurait être minimisée ni instrumentalisée : il appelle une analyse rigoureuse, dépassionnée et pluridimensionnelle, telle que le Centre ACHA s'attache à conduire dans la présente étude.
◆CHIFFRES CLÉS - ANTISÉMITISME EN FRANCE
◆ 1 676 actes antisémites en 2023 - hausse de +284 % par rapport à 2022 (CNCDH / Ministère de l'Intérieur)
◆ 1 570 actes antisémites en 2024 - niveau toujours historiquement élevé, avec +55 % de signalements en ligne (PHAROS)
◆ 1 320 actes antisémites en 2025 - soit 53 % de l'ensemble des actes antireligieux recensés en France
◆ 1 Français juif sur 30 aurait été victime d'un acte antisémite en 2023 (estimation CNCDH)
◆ 97 % des victimes ne portent pas plainte - seulement 4 % des actes font l'objet d'un signalement officiel
◆ Seulement 1 594 condamnations prononcées en 2023 pour l'ensemble des actes racistes, antisémites et xénophobes
◆ Bilan PRADO 2023-2026 qualifié de « très décevant » par la CNCDH (mars 2026) - gouvernance « défaillante »
I. INTRODUCTION - UN PHENOMENE ANCIEN AUX MANIFESTATIONS CONTEMPORAINES
◆1.1 L'antisémitisme : définition et spécificité
L'antisémitisme désigne l'hostilité, les préjugés, les discriminations et les actes de haine visant les personnes juives en tant que telles, sur la base de leur appartenance réelle ou supposée à la religion juive, au peuple juif ou à une prétendue « race » juive. Il constitue l'une des formes les plus anciennes et les plus persistantes de haine en Europe, dont la Shoah représente l'aboutissement génocidaire. Contrairement à d'autres formes de racisme, l'antisémitisme revêt des caractéristiques spécifiques : il ne se limite pas à un rejet de la différence, mais s'articule autour de théories complotistes présentant les Juifs comme détenteurs d'un pouvoir occulte sur les finances mondiales, les médias et les gouvernements.
La définition opérationnelle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), adoptée en 2016, est aujourd'hui la référence internationale la plus utilisée. Elle définit l'antisémitisme comme « une certaine perception des Juifs qui peut se manifester sous forme de haine à l'égard des Juifs » et précise que les expressions de l'antisémitisme peuvent viser l'État d'Israël, compris comme collectivité juive. Cette définition soulève des débats - notamment sur la frontière entre antisionisme et antisémitisme - que la présente étude examine avec rigueur.
◆1.2 Pourquoi cette étude aujourd'hui
La période 2023-2026 constitue un tournant dans l'histoire de l'antisémitisme en France. Les attaques terroristes perpétrées par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023 - le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah - ont provoqué en France une explosion immédiate des actes antisémites, révélant la profondeur des préjugés persistants dans certaines fractions de la société française. En parallèle, l'évaluation du Plan national de lutte contre le racisme et l'antisémitisme (PRADO) publiée par la CNCDH en mars 2026 dresse un bilan sévère de l'action institutionnelle. Le Centre ACHA considère que ce double constat - explosion des actes, défaillance des réponses - appelle une analyse urgente et des recommandations concrètes.
◆II. BILAN STATISTIQUE - DE LA SECONDE INTIFADA AU 7 OCTOBRE 2023
◆2.1 Une corrélation documentée avec les crises au Proche-Orient
L'analyse de la série statistique des actes antisémites en France depuis 2000, documentée par la CNCDH depuis 1990, révèle une corrélation structurelle avec les épisodes de tensions au Proche-Orient. Dès le début de la Seconde Intifada en 2000-2001, la France a enregistré une première hausse significative des actes antisémites. En 2006, lors de la guerre du Liban, une nouvelle flambée a été observée. En 2014, lors de l'opération israélienne à Gaza, le nombre d'actes a de nouveau bondi. Comme le souligne la CNCDH, « depuis l'année 2000 et le début de la seconde Intifada, le conflit israélo-palestinien a souvent déclenché en France des vagues d'antisémitisme mais jamais à un tel niveau » que celui atteint après le 7 octobre 2023.
+ 284 % hausse des actes antisémites en France en 2023 par rapport à 2022 (de 436 à 1 676 faits - CNCDH)
1 570 actes antisémites recensés en 2024 - deuxième niveau le plus élevé de l'histoire de la collecte
1 320 actes antisémites en 2025 - soit 53 % de l'ensemble des actes antireligieux recensés en France
◆2.2 L'impact du 7 octobre 2023 : une rupture historique
Le 7 octobre 2023, le Hamas a perpétré en Israël les pires massacres antisémites depuis la Shoah : 1 200 morts, des viols, des actes de torture, des prises d'otages d'une cruauté extrême. L'onde de choc sur l'antisémitisme en France a été immédiate et spectaculaire. Selon les données du ministère de l'Intérieur compilées par la CNCDH, les trois quarts des actes antisémites de l'année 2023 sont concentrés sur le seul dernier trimestre, après le 7 octobre. La baisse de l'indice de tolérance à l'égard des Juifs est passée de 72 à 68 entre 2022 et 2023 - la plus forte chute de cet indice depuis 2005.
L'examen attentif de la nature des actes révèle une évolution qualitative préoccupante. Au-delà des inscriptions et dégradations, les violences physiques contre les personnes ont progressé. En 2024, la CNCDH note que les violences contre les personnes ont augmenté dans l'ensemble des actes racistes et antisémites, ce qui traduit un passage à l'acte plus direct et potentiellement plus dangereux pour les victimes.
« Presque 1 Français juif sur 30 aurait été victime d'un acte antisémite sur l'année 2023. »
- CNCDH, Rapport 2023 sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie
◆2.3 Le phénomène massif de sous-déclaration
Les chiffres officiels, déjà alarmants, ne représentent qu'une fraction de la réalité. La CNCDH est formelle : en 2022, l'enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » (VRS) a établi qu'environ 1,2 million de personnes âgées de plus de 14 ans se déclarent chaque année victimes d'au moins une atteinte à caractère raciste, antisémite ou xénophobe. Or, 97 % de ces victimes ne portent pas plainte.
Les raisons du non-dépôt de plainte sont multiples et documentées : la crainte de ne pas être cru, le caractère répétitif des actes qui les banalise aux yeux des victimes, la honte ressentie, et surtout la défiance profonde envers les institutions judiciaires. Parmi les 3 % qui portent plainte, le taux de poursuite est dérisoire : seules 1 606 personnes ont fait l'objet de poursuites en 2023, pour des centaines de milliers d'actes estimés, et seules 1 594 condamnations ont été prononcées pour l'ensemble du contentieux raciste, antisémite et xénophobe.
◆Le cercle vicieux de l'impunité
Les victimes ne portent pas plainte (97 %) → les plaintes déposées n'aboutissent pas à des poursuites → les rares poursuites ne débouchent pas sur des condamnations → le sentiment d'impunité des auteurs se renforce → les victimes perdent confiance dans les institutions → elles portent encore moins plainte. Ce cercle vicieux, documenté par la CNCDH depuis plusieurs années, est l'un des obstacles les plus graves à l'efficacité de la lutte contre l'antisémitisme en France.
◆III. ANALYSE DES CAUSES - UNE REALITE MULTIDIMENSIONNELLE
◆3.1 La pluralité des sources de l'antisémitisme contemporain
L'antisémitisme en France contemporaine ne provient pas d'une source unique. C'est là l'une des conclusions les plus importantes - et les plus inconfortables - de la recherche académique et des sondages d'opinion récents. Il convient d'analyser avec rigueur les différentes filières de l'antisémitisme, sans en sous-estimer aucune et sans instrumentaliser cette analyse à des fins de compétition politique.
a) L'antisémitisme d'extrême droite : la source historiquement dominante
La CNCDH, dans son rapport 2023, maintient avec insistance que l'antisémitisme reste « plus marqué à droite qu'à gauche » dans les séries longues disponibles depuis les années 1990. Les proches du Rassemblement national présentent structurellement les taux d'adhésion aux préjugés antisémites les plus élevés. L'extrême droite française hérite d'une tradition antisémite profondément ancrée - du boulangisme à l'affaire Dreyfus, du régime de Vichy aux négationnistes contemporains - qui continue de peser sur ses représentations, même si elle est moins exprimée ouvertement qu'autrefois.
◆b) L'antisémitisme lié à l'islamisme et à certains milieux musulmans
Une partie de l'antisémitisme contemporain en France trouve ses ressorts dans des interprétations radicales de l'islam et dans le contexte du conflit israélo-palestinien. Le rapport des Assises de lutte contre l'antisémitisme (avril 2025) documente l'existence d'un « antisémitisme musulman » - selon la terminologie du sociologue Günther Jikeli - lié à des représentations hostiles aux Juifs présentes dans certaines lectures du Coran et dans le corpus des hadiths, amplifiées par des prédicateurs radicaux et la propagande jihadiste.
Il convient néanmoins de souligner avec la rigueur qui s'impose que la grande majorité des musulmans de France ne partagent pas ces préjugés, et que l'amalgame entre appartenance à l'islam et antisémitisme constitue lui-même une forme de discrimination préjudiciable à la cohésion sociale. La lutte contre l'antisémitisme d'inspiration islamiste ne saurait servir de prétexte à une stigmatisation de l'ensemble des Français musulmans.
c) L'antisémitisme d'extrême gauche et antisioniste : un débat complexe
La période post-7 octobre 2023 a mis en lumière un phénomène préoccupant : selon un sondage Ipsos de novembre 2024, les sympathisants de La France Insoumise présentent des taux d'adhésion à certains préjugés antisémites qui dépassent, sur certains indicateurs, ceux des proches du Rassemblement national - ce que le directeur d'Ipsos Brice Teinturier qualifie de « retournement historique ». La CNCDH nuance cependant fortement ce constat : « Dire que l'antisémitisme aurait migré à l'extrême gauche est totalement faux » selon sa secrétaire générale Magali Lafourcade. Dans les séries longues, l'antisémitisme d'extrême droite reste structurellement plus élevé.
Ce qui est réel et documenté, en revanche, c'est une confusion croissante entre antisionisme et antisémitisme dans certains milieux de gauche radicale, et une sensibilité moindre à la souffrance des victimes juives du 7 octobre. Selon un sondage cité dans le rapport Fondapol 2024, 25 % des sympathisants de LFI éprouvent de la sympathie pour le Hamas et 40 % d'entre eux refusent de qualifier l'organisation de terroriste.
◆d) Le complotisme et les théories antisémites en ligne
Un quatrième vecteur, transversal aux appartenances politiques et religieuses, est le complotisme antisémite diffusé massivement sur les réseaux sociaux. Les théories conspirationnistes attribuant aux Juifs le contrôle secret des médias, des banques et des gouvernements connaissent une diffusion sans précédent grâce aux algorithmes des plateformes numériques. Les signalements en ligne sur la plateforme PHAROS ont bondi de 55 % entre 2023 et 2024, témoignant de l'ampleur prise par la haine antisémite en ligne.
◆La confusion antisionisme/antisémitisme : un enjeu analytique central
L'antisionisme - opposition à l'existence ou aux politiques de l'État d'Israël - n'est pas en soi de l'antisémitisme. La critique des politiques du gouvernement israélien, notamment concernant les colonies et les opérations militaires à Gaza, relève de la liberté d'expression politique. En revanche, l'antisionisme devient antisémitisme lorsqu'il : attribue à tous les Juifs une responsabilité collective pour les actes d'Israël ; utilise des tropes antisémites classiques (contrôle mondial, duplicité) pour décrire l'État hébreu ; nie le droit à l'existence d'Israël en tant qu'État ; ou assimile le sionisme au nazisme. Selon les sondages, les Français peinent largement à opérer cette distinction, ce qui complique la lutte contre l'antisémitisme réel.
◆IV. IMPACTS SUR LA COMMUNAUTE JUIVE ET SUR LA COHESION SOCIALE
◆4.1 L'impact psychologique et sécuritaire sur les Juifs de France
L'explosion des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023 a provoqué un profond sentiment d'insécurité au sein de la communauté juive de France. Le sentiment d'insécurité, mesuré par les études de victimation, a atteint des niveaux sans précédent. Des synagogues, écoles juives et commerces identifiés comme juifs font l'objet de mesures de protection renforcées. Des familles juives ont modifié leurs comportements quotidiens - masquant des signes d'appartenance religieuse, évitant certains quartiers ou certains transports.
Ce phénomène d'autocensure et de retrait de l'espace public est l'un des effets les plus graves de l'antisémitisme sur la vie des victimes. Il constitue une atteinte directe à la liberté de vivre pleinement sa judéité dans l'espace public français - une liberté que la République se doit de garantir inconditionnellement.
◆4.2 L'impact sur l'école et la jeunesse
L'école est devenue l'un des terrains d'expression les plus préoccupants de l'antisémitisme contemporain. La CNCDH note que les actes racistes dans les établissements scolaires ont « presque triplé » entre 2023 et 2024, avec des violences verbales et physiques. Des élèves juifs ont été victimes d'insultes, d'exclusions sociales, voire d'agressions physiques de la part de leurs camarades. Des enseignants d'histoire rapportent des difficultés croissantes à faire cours sur la Shoah dans certains établissements, face à des remises en question négationnistes ou à une indifférence organisée.
Le rapport Fondapol 2024 révèle également la présence significative de préjugés antisémites chez les jeunes Français, notamment ceux issus de certaines communautés religieuses. Ce phénomène appelle une réponse éducative ambitieuse et soutenue, distincte de toute approche stigmatisante.
◆4.3 L'impact sur la cohésion sociale française
Au-delà de ses effets sur la communauté juive elle-même, la recrudescence de l'antisémitisme fragilise la cohésion sociale française dans son ensemble. La CNCDH souligne dans ses rapports successifs que les différentes formes de racisme sont fortement corrélées entre elles : qui rejette les Juifs a tendance à rejeter également les Musulmans, les Noirs, les immigrés. L'antisémitisme n'est pas un phénomène isolé ; il est un marqueur de la tolérance générale d'une société envers ses minorités.
Dans ce sens, la lutte contre l'antisémitisme n'est pas seulement une obligation morale envers la communauté juive : c'est une condition de la santé démocratique de la France entière. Une société qui laisse prospérer l'antisémitisme abandonne les valeurs universalistes sur lesquelles elle est fondée.
« La France n'est pas un pays raciste, mais il y a des actes racistes et antisémites trop nombreux et sans doute pas assez poursuivis. »
◆- Jean-Marie Burguburu, président de la CNCDH, juin 2024
◆V. LES REPONSES INSTITUTIONNELLES : AMBITION ET DEFAILLANCES
◆5.1 Le cadre législatif et pénal
La France dispose d'un arsenal législatif substantiel pour combattre l'antisémitisme. La loi du 29 juillet 1881 sur la presse, modifiée par la loi Pleven de 1972, prohibe la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence fondée sur l'origine ou la religion. La loi Gayssot du 13 juillet 1990 sanctionne le négationnisme - la contestation de l'existence des crimes contre l'humanité reconnus par le tribunal de Nuremberg. Des circonstances aggravantes liées au caractère raciste ou antisémite d'une infraction sont également prévues par le Code pénal, qui permet d'alourdir les peines encourues pour les infractions commises avec cette motivation.
Malgré la solidité formelle de ce cadre répressif, son application effective est profondément défaillante. La CNCDH dénonce avec constance un taux de condamnation dérisoire : en 2023, pour des dizaines de milliers d'actes estimés, seules 1 594 condamnations ont été prononcées pour l'ensemble du contentieux raciste, antisémite et xénophobe, dont seulement cinq condamnations pour discrimination. Ce gouffre entre les actes et les condamnations nourrit le sentiment d'impunité des auteurs et la défiance des victimes.
5.2 Le Plan national PRADO 2023-2026 : ambition affichée, résultats décevants
Lancé en janvier 2023 par la Première ministre Élisabeth Borne, le Plan national de lutte contre le racisme, l'antisémitisme et les discriminations liées à l'origine (PRADO) devait constituer un tournant dans l'action publique. Structuré autour de quatre principes directeurs - objectiver, signaler, former, sanctionner - et comportant près de 80 mesures, il bénéficiait d'un portage politique inédit et d'un budget d'intervention de la DILCRAH porté à 7,5 millions d'euros en 2024.
L'évaluation publiée par la CNCDH le 26 mars 2026 est sévère. Le bilan est qualifié de « très décevant » : gouvernance « défaillante », taux d'exécution concrète « très faible », abandons de « pans entiers » du Plan par plusieurs ministères sans explication ni consultation du comité de suivi. Le ministère de l'Intérieur, notamment, a abandonné la moitié des mesures qui lui incombaient. La CNCDH estime que « ces renoncements soulèvent un enjeu démocratique majeur ». Cette position contraste avec celle de la DILCRAH, qui souligne que 70 % des mesures sont réalisées ou en cours de mise en œuvre - écart révélateur d'une divergence d'appréciation entre les deux instances.
◆Divergence CNCDH / DILCRAH sur le bilan du PRADO
La CNCDH (autorité indépendante) qualifie le bilan du PRADO de 'très décevant' et sa gouvernance d''échec'. La DILCRAH (administration pilotant le Plan) affirme que 70 % des mesures sont réalisées ou en cours. Cette divergence illustre un écart structurel entre l'évaluation indépendante et l'auto-évaluation administrative. Le Centre ACHA, fidèle à sa mission d'analyse indépendante, s'appuie prioritairement sur l'évaluation de la CNCDH, dont l'indépendance est institutionnellement garantie.
◆5.3 La DILCRAH et le réseau associatif
La Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH), placée sous la tutelle du Premier ministre, coordonne la mise en œuvre du PRADO et finance un réseau associatif engagé dans la lutte contre l'antisémitisme. En 2024, son budget d'intervention s'est élevé à 7,5 millions d'euros, en hausse d'1,5 million par rapport à 2023. Elle coordonne également les appels à projets nationaux annuels, dont le dernier en date (2026) vise explicitement l'antisémitisme, le racisme et la haine anti-LGBT+.
Malgré ces efforts, la réponse associative se heurte à des déficits structurels : insuffisance des financements, fragilité des structures associatives de petite taille, difficultés à atteindre les milieux les plus exposés aux préjugés antisémites. Le Centre ACHA considère que le maillage territorial doit être renforcé, notamment dans les villes moyennes comme Besançon, où les ressources spécialisées sont souvent limitées.
◆VI. RECOMMANDATIONS DU CENTRE ACHA
Sur la base de son analyse, le Centre ACHA formule les recommandations suivantes. Elles s'adressent aux pouvoirs publics nationaux, aux collectivités territoriales, aux institutions judiciaires et éducatives, aux plateformes numériques et à la société civile. Ces recommandations procèdent d'une conviction fondamentale : la lutte contre l'antisémitisme ne peut être efficace que si elle est universaliste - c'est-à-dire dirigée contre toutes les sources de cette haine, sans en exonérer aucune, et sans instrumentaliser ce combat à des fins de stigmatisation d'autres minorités.
◆Axe 1 - Renforcer radicalement la réponse pénale
R1 Briser le cycle de l'impunité : rendre effective la réponse judiciaire aux actes antisémites
Le gouffre entre le nombre d'actes antisémites estimés (des centaines de milliers) et le nombre de condamnations prononcées (1 594 en 2023 pour l'ensemble du contentieux raciste) est inacceptable. Le Centre ACHA recommande : la création de pôles spécialisés dans les parquets pour traiter le contentieux raciste et antisémite ; une formation obligatoire des magistrats et des enquêteurs à la qualification pénale de ces infractions ; des objectifs chiffrés de taux de poursuite et de condamnation intégrés dans les contrats de performance des services judiciaires.
R2 Faciliter massivement le dépôt de plainte pour les victimes d'antisémitisme
Avec 97 % de non-dépôt de plainte, l'accès à la justice pour les victimes d'antisémitisme est une fiction. Le Centre ACHA recommande : le déploiement rapide de la plainte en ligne pour tous les actes discriminatoires ; la création de référents antisémitisme dans chaque commissariat et gendarmerie ; la mise en place d'un accueil spécifique et formé pour les victimes ; et le renforcement des associations d'aide aux victimes, notamment le Service de protection de la communauté juive (SPCJ).
◆Axe 2 - Refondre la politique éducative
R3 Révolutionner l'enseignement de la Shoah et de l'antisémitisme dans les établissements scolaires
L'enseignement de la Shoah doit être renforcé qualitativement, pas seulement quantitativement. Le Centre ACHA recommande : la formation continue obligatoire de tous les enseignants d'histoire à l'enseignement de la Shoah et de l'antisémitisme contemporain, en partenariat avec le Mémorial de la Shoah ; le développement de ressources pédagogiques adaptées aux différents publics scolaires, notamment aux élèves peu réceptifs aux approches classiques ; et l'intégration systématique des témoignages de survivants ou de leurs descendants dans les programmes.
R4 Développer une éducation aux médias et à l'esprit critique pour lutter contre le complotisme antisémite en ligne
Les algorithmes des réseaux sociaux amplifient massivement les théories complotistes antisémites, notamment auprès des jeunes. Le Centre ACHA recommande l'intégration obligatoire, dans les programmes scolaires de primaire à lycée, de modules d'éducation aux médias numériques incluant spécifiquement la reconnaissance et la déconstruction des discours complotistes et antisémites en ligne. Ces modules doivent être co-construits avec des experts en cyberhaine et des associations de lutte contre l'antisémitisme.
◆Axe 3 - Agir sur les discours publics et en ligne
R5 Renforcer la régulation des plateformes numériques contre la haine antisémite
Les signalements sur PHAROS ont bondi de 55 % entre 2023 et 2024, témoignant de l'ampleur de la haine antisémite en ligne. Le Centre ACHA recommande : la mise en demeure des grandes plateformes numériques (Meta, X, TikTok, YouTube) de retirer dans des délais contraignants les contenus antisémites clairement identifiés ; l'application effective des obligations de l'acte sur les services numériques européen (DSA) ; et le renforcement des équipes de modération incluant des experts en antisémitisme.
R6 Refuser l'instrumentalisation politique de la lutte contre l'antisémitisme
Le Centre ACHA alerte sur le risque d'instrumentalisation politique de la lutte contre l'antisémitisme. Celle-ci ne saurait servir à stigmatiser une communauté religieuse dans son ensemble, à légitimer des restrictions des libertés civiles, ou à disqualifier toute critique des politiques d'un gouvernement étranger. La lutte contre l'antisémitisme doit rester universaliste : elle combat toutes ses sources - d'extrême droite, islamiste, d'extrême gauche, complotiste - avec la même rigueur et sans parti pris.
◆Axe 4 - Refondre le PRADO et renforcer la gouvernance
R7 Tirer les leçons du bilan décevant du PRADO 2023-2026 pour construire un plan ambitieux et contraignant
La CNCDH a qualifié le bilan du PRADO de 'très décevant'. Le Centre ACHA soutient cette évaluation et recommande pour la prochaine génération de plan : l'établissement d'obligations contraignantes pour chaque ministère avec des indicateurs de résultats mesurables ; des mécanismes de sanction en cas de non-exécution ; une gouvernance resserrée avec un comité de suivi doté de pouvoirs réels d'interpellation des ministères défaillants ; et un budget d'action publique significativement accru, proportionné à l'ampleur du phénomène.
R8 Renforcer le financement pérenne des associations de lutte contre l'antisémitisme, notamment en région
Le tissu associatif de lutte contre l'antisémitisme est essentiel mais fragile, notamment dans les villes de taille moyenne comme Besançon. Le Centre ACHA recommande une augmentation substantielle des budgets de la DILCRAH, une priorité donnée aux conventions pluriannuelles d'objectifs (CPO) pour garantir la stabilité des structures associatives, et un soutien spécifique aux initiatives locales et territoriales.
◆Axe 5 - Engagement du Centre ACHA à Besançon
R9 Mettre en place un dispositif local de veille et d'accompagnement des victimes d'antisémitisme à Besançon
Le Centre ACHA s'engage à développer, en lien avec la communauté juive de Besançon, les associations locales et les institutions (préfecture, CCAS, établissements scolaires), un dispositif de veille des actes antisémites et d'accompagnement des victimes. Ce dispositif comprendra une permanence d'écoute, une orientation vers les ressources juridiques disponibles et une documentation systématique des incidents locaux contribuant à la base de données nationale.
R10 Développer des programmes intercommunautaires de dialogue et de mémoire à Besançon
La lutte contre l'antisémitisme passe également par la construction de ponts entre communautés. Le Centre ACHA propose de développer à Besançon des programmes de dialogue entre communautés juive, musulmane et chrétienne, ainsi que des initiatives de mémoire partagée autour de l'histoire de la Shoah et des liens historiques entre ces communautés. Ces programmes, fondés sur la rencontre et le respect mutuel, constituent l'antidote de long terme aux préjugés antisémites.
◆VII. CONCLUSION
L'antisémitisme en France est un phénomène persistant, pluriel et en recrudescence alarmante. Les données de la CNCDH le montrent avec une clarté implacable : en trois ans, de 2023 à 2025, la France a enregistré des niveaux d'actes antisémites sans précédent dans l'histoire de la collecte des données, malgré l'existence d'un arsenal législatif étendu et d'un Plan national officiellement ambitieux. Le fossé entre l'ambition affichée et les résultats obtenus est l'un des faits les plus préoccupants que la présente étude met en lumière.
La complexité de ce phénomène appelle une analyse qui refuse les simplifications. L'antisémitisme n'a pas une source unique : il est alimenté simultanément par l'extrême droite nationaliste, par des interprétations radicales de l'islam, par certains courants d'extrême gauche qui confondent antisionisme et antisémitisme, et par le complotisme numérique qui traverse toutes les frontières politiques et religieuses. Toute approche qui ne combat qu'une seule de ces sources en ignorant les autres est non seulement intellectuellement malhonnête, mais politiquement inefficace.
Le Centre ACHA, fidèle à sa mission de promotion et de défense des droits humains, affirme avec clarté : la lutte contre l'antisémitisme est une cause universelle. Elle protège non seulement la communauté juive - dont la sécurité et la liberté de vivre pleinement sa judéité sont une obligation de la République -, mais elle protège aussi toutes les autres minorités et la démocratie française dans son ensemble. Car là où l'antisémitisme prospère, toutes les libertés sont menacées.
« Là où l'antisémitisme prospère sans être combattu, aucune minorité n'est en sécurité et aucune démocratie ne l'est non plus. »
◆Sources et références
• CNCDH, Rapport 2023 sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, juin 2024.
• CNCDH, Rapport 2024 sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, juin 2025.
• CNCDH, Évaluation du PRADO 2023-2026 - bilan très décevant, mars 2026.
• DILCRAH, Contribution au Rapport CNCDH 2024, PRADO - bilan de mise en œuvre.
• DILCRAH, Rapport des Assises de lutte contre l'antisémitisme, avril 2025.
• Fondapol, Radiographie de l'antisémitisme en France, édition 2024.
• Ministère de l'Intérieur / SSMSI, Données statistiques sur les actes racistes et antisémites 2023-2025.
• Ipsos / Brice Teinturier, Étude sur les préjugés antisémites par affiliation partisane, novembre 2024.
• Destin Commun, « 7 octobre, un an après : regards croisés sur l'antisémitisme et l'islamophobie en France », octobre 2024.
• Sénat, Question écrite de M. Hervé Maurey sur l'abandon de mesures du PRADO, avril 2026.
• Alliance Internationale pour la Mémoire de l'Holocauste (IHRA), Définition de l'antisémitisme, 2016.
Centre ACHA - Centre pour les droits de l'homme et la lutte contre le terrorisme
