La haine numérique et la jeunesse dans les villes moyennes : quand l’écran devient une arme
1 072 dossiers, un record historique, des victimes de plus en plus jeunes -et des villes comme Besançon livrées à elles-mêmes
En 2025, le Pôle national de lutte contre la haine en ligne a enregistré un niveau de signalements jamais atteint depuis sa création. Derrière les chiffres nationaux se cache une réalité locale ignorée : dans les villes moyennes de France, des adolescents sont exposés quotidiennement à des contenus haineux, radicalisants et destructeurs, sans que les institutions locales disposent des outils pour y répondre.
◆◆ I. Un phénomène hors de contrôle : les chiffres qui alarment
Depuis sa création en janvier 2021 au lendemain de l'assassinat de Samuel Paty, le Pôle national de lutte contre la haine en ligne (PNLH) n'avait jamais enregistré un tel volume. En 2025, ce sont 1 072 dossiers qui ont été traités -toutes formes de haines confondues : racisme, antisémitisme, homophobie, islamophobie, masculinisme radical. Un chiffre qui représente le double de ce qui était traité annuellement en 2021 et 2022.
| ● | 1 072 dossiers traités par le PNLH en 2025 -record absolu depuis sa création |
|---|---|
| ● | ~550 dossiers/an en 2021-2022 → doublement après le 7 octobre 2023, niveau maintenu |
| ● | 35 % des mineurs (11-17 ans) exposés au cyberharcèlement (Arcom, 2025) |
| ● | 16 % des mineurs y sont exposés régulièrement |
| ● | 34 % des 11-17 ans avouent avoir été eux-mêmes auteurs de cyberharcèlement |
| ● | 10 % de harcèlement global dans les établissements de Franche-Comté |
| ● | 15 % dans les écoles primaires de l'académie de Besançon |
Ce qui frappe les enquêteurs du PNLH, c'est moins le volume que la nature du phénomène. Anissa Zeghlache, cheffe du PNLH, décrit une « logique de défouloir » inédite : avec l'anonymat qu'offrent les réseaux, les barrières morales sautent. Les plateformes sont devenues des espaces où s'expriment des formes de haine que la vie réelle tait encore.
« On observe vraiment une logique de défouloir, de lâchage. Avec l'anonymat qu'offrent les réseaux, les barrières morales sautent. » -Anissa Zeghlache, cheffe du PNLH, AFP, février 2026
◆◆ 1.1 Le 7 octobre comme catalyseur d'une haine préexistante
L'attentat du Hamas sur le sol israélien le 7 octobre 2023 et la guerre qui a suivi à Gaza ont constitué un tournant documenté dans les signalements de haine en ligne en France. Les dossiers ont doublé du jour au lendemain, et « le niveau global ne redescend pas », selon la cheffe du PNLH. Ce phénomène révèle une réalité troublante : les événements géopolitiques mondiaux s'infiltrent désormais dans les lycées de Besançon via les fils d'actualité de TikTok et Instagram, alimentant des conflits entre élèves.
Un tiers des signalements reçus par le PNLH émanent d'internautes via la plateforme Pharos. Ce ratio révèle un angle mort majeur : les adolescents des villes moyennes, qui ne connaissent ni Pharos ni les recours juridiques disponibles, restent largement invisibles dans les statistiques officielles.
◆ II. TikTok, Instagram, Roblox : l'école de la haine au bout des doigts
En septembre 2025, la commission d'enquête parlementaire sur TikTok a remis à l'Assemblée nationale l'un des rapports les plus accablants jamais produits sur les effets des réseaux sociaux en France. Fruit de 170 auditions et des témoignages de 30 000 personnes -dont près de 19 000 lycéens —, ce rapport dresse un tableau sans concessions : TikTok a « délibérément mis en danger la santé et la vie de ses utilisateurs ».
| ● | 29 % des filles ouvrent un compte TikTok à 11 ans ou avant (France Stratégie, 2025) |
|---|---|
| ● | 50 % des filles sont sur TikTok avant 13 ans -tendance à l'adhésion précoce en hausse |
| ● | Entre sept. 2023 et déc. 2024, les modérateurs francophones de TikTok ont chuté de 26 % |
| ● | 30 % des 15-24 ans connaissent des troubles dépressifs (ministère de l'Éducation, 2026) |
| ● | Le lien entre écrans et dégradation de la santé mentale des jeunes est désormais « établi » |
| ● | En mars 2026, le ministère de l'Éducation a transmis un signalement pénal contre TikTok |
◆◆ 2.1 L'algorithme comme machine à radicaliser
Ce n'est pas simplement que des contenus haineux circulent sur TikTok. C'est que l'algorithme les pousse activement vers les profils les plus vulnérables. Le ministère de l'Éducation nationale a expérimenté directement : un compte factice de mineur a été créé pour tester les réactions de l'algorithme. Résultat documenté : l'algorithme oriente « progressivement ses utilisateurs mineurs de contenus inquiétants vers des contenus rapidement illicites, par le seul effet du visionnage ».
Dans les villes moyennes comme Besançon, ce phénomène est amplifié par l'isolement social. Un adolescent de Planoise ou de Palente, confronté à l'ennui et au sentiment d'exclusion, constitue une cible privilégiée pour les algorithmes de recommandation.
« L'algorithme oriente progressivement ses utilisateurs mineurs de contenus inquiétants vers des contenus rapidement illicites, par le seul effet du visionnage. » -Rapport de la commission d'enquête parlementaire sur TikTok, septembre 2025
◆◆ 2.2 Le masculinisme radical : la menace invisible dans les collèges
Parmi les formes de haine les plus préoccupantes et les moins médiatisées, la mouvance masculiniste radicale dite « incel » constitue une alerte rouge documentée par la DGSI. À partir de janvier 2025, les services de renseignement intérieur ont constaté « la multiplication de jeunes profils sur TikTok avec des projets de plus en plus violents ». L'âge des profils préoccupants descend désormais jusqu'à 13-14 ans.
Le cas de Timoty G. illustre l'acuité du phénomène : le 2 juillet 2025, à Saint-Étienne, cet élève de 18 ans en classe préparatoire de chimie est interpellé à proximité de son lycée avec deux couteaux dans son sac, ciblant quatre jeunes femmes. Repéré en amont sur les réseaux sociaux par la DGSI, il se revendique de la frange masculiniste radicale « incel ». Son profil -étudiant brillant, sans antécédents -brise tous les stéréotypes du radicalisé.
« Les cas les plus préoccupants peuvent avoir 13 ans, mais c'est rare. La majorité se situe plutôt vers 14 ou 15 ans. Nous en avons beaucoup. » -Source DGSI, franceinfo, juin 2025
◆ III. Besançon et la Franche-Comté : des spécificités locales alarmantes
Si les statistiques nationales sont préoccupantes, la situation en Franche-Comté et dans l'académie de Besançon présente des spécificités qui méritent une attention particulière. Emmanuelle Hardy, référente harcèlement de l'académie de Besançon, l'affirme clairement : « En Franche-Comté comme dans le reste de la France on est à 10 % de harcèlement de manière globale, et à peu près 15 % dans le premier degré, à l'école élémentaire. »
| ● | 10 % de harcèlement global dans les établissements scolaires de Franche-Comté |
|---|---|
| ● | 15 % dans les écoles primaires de l'académie de Besançon |
| ● | Le cyberharcèlement apparaît au collège et au lycée, aggravé par les réseaux sociaux |
| ● | Anne Vignot, maire de Besançon, a elle-même porté plainte pour cyberharcèlement (avril 2024) |
| ● | La DRANE BFC a alerté en sept. 2025 sur l'exposition des mineurs en ligne |
| ● | Les garçons : plus exposés aux contenus sexuels et aux défis dangereux |
| ● | Les filles : plus touchées par le cyberharcèlement et les troubles alimentaires |
◆◆ 3.1 La maire de Besançon, victime elle-même
Le cas d'Anne Vignot illustre à lui seul la brutalité du phénomène : en avril 2024, la maire de Besançon a porté plainte pour cyberharcèlement après avoir subi une vague de haine sur les réseaux sociaux. Si une élue dispose de ressources juridiques et psychologiques pour faire face, qu'en est-il d'un collégien de 13 ans de Planoise confronté à la même violence numérique ?
◆ 3.2 La fracture numérique à l'envers : les moins protégés sont les plus exposés
Dans les quartiers prioritaires de Besançon, la surexposition aux écrans est documentée : des parents moins disponibles en raison des horaires de travail atypiques, des logements plus petits où les enfants se réfugient dans leur chambre avec leur téléphone. Ce n'est pas une fracture dans l'accès au numérique -c'est une fracture dans la capacité à s'en protéger.
◆◆ IV. La radicalisation accélérée : un phénomène sans précédent
La chercheuse Laure Rispal observe une mutation radicale depuis fin 2023. Ce qui prenait des mois -la radicalisation d'un individu -se produit désormais en quelques semaines. « Depuis fin 2023 début 2024, le délai entre le moment où ces jeunes commencent à consommer de la propagande en ligne et le moment où certains décident de participer à des actions violentes semble de plus en plus court. »
| ● | 15 jeunes de moins de 21 ans impliqués dans des projets d'attentats en 2023 |
|---|---|
| ● | 19 en 2024 -hausse de 27 % |
| ● | 17 en 2025 -phénomène de rajeunissement confirmé et structurel |
| ● | Ce rajeunissement est européen, pas seulement français (Parquet national antiterroriste) |
| ● | Dénominateur commun : hyperconnexion aux réseaux et à la propagande en ligne |
| ● | L'autoradicalisation sans contact avec des organisations terroristes est désormais dominante |
« On n'a plus besoin de rencontrer un ami qui va nous orienter : il est aujourd'hui relativement facile d'accéder à des contenus djihadistes en ligne, voire d'en être submergé. » -Laure Rispal, Sorbonne Université, 2025
◆◆ V. La réponse institutionnelle : trop lente, trop fragmentée
◆◆ 5.1 Des mesures réelles mais insuffisantes
La France n'est pas restée inactive. Le dispositif « Portable en pause » a été généralisé à la rentrée 2025. Le module L'AIDER a été lancé en janvier 2026 pour les classes de 4e et 2de. Le nombre d'élèves ambassadeurs contre le harcèlement est passé de 10 000 en 2020 à 115 133 en 2025. Le 3018 reçoit entre 300 et 500 sollicitations par jour.
Ces mesures restent insuffisantes : elles s'arrêtent aux portes de l'établissement scolaire, alors que la haine numérique s'exerce principalement hors temps scolaire. Et elles ignorent les spécificités des villes moyennes, qui ne disposent pas des ressources des grandes métropoles.
◆◆ 5.2 TikTok en procédure pénale : une étape historique
Le 26 mars 2026, le ministère de l'Éducation nationale a franchi un pas inédit en transmettant au parquet de Paris un signalement pénal contre TikTok. Parmi les infractions identifiées : fourniture de plateforme pour des transactions illicites, propagande en faveur de méthodes suicidaires, provocation au suicide, collecte illicite de données personnelles. C'est la première fois qu'un ministère français engage directement la responsabilité pénale d'une plateforme numérique.
« Les discriminations de toute nature, les propos haineux, quels qu'ils soient, constituent un coup de poignard porté au pacte social et à notre République. » -Laure Beccuau, procureure de la République de Paris, AFP, 2026
◆ VI. Analyse droits de l'homme : ce que le droit international impose
| ● | Art. 19 PIDCP -Liberté d'expression et ses limites : les discours de haine en ligne dépassent ces limites reconnues par le droit international |
|---|---|
| ● | Art. 24 PIDCP -Protection des droits de l'enfant : l'exposition algorithmique à des contenus radicalisants viole cette obligation de protection |
| ● | Convention des droits de l'enfant (ONU, 1989), Art. 17 et 34 : les États doivent protéger l'enfant de toute exploitation et garantir son accès à des informations appropriées |
| ● | Règlement sur les Services Numériques (DSA, UE, 2024) : les très grandes plateformes ont l'obligation d'évaluer et d'atténuer les risques systémiques pour les mineurs |
◆◆ VII. Recommandations du Centre ACHA
◆ R1 -Recommandations à court terme (0-12 mois)
R1.1 Créer une cellule locale de veille numérique à Besançon, adossée au parquet, chargée de détecter et de signaler les contenus haineux ciblant des mineurs de la ville et de l'académie.
R1.2 Déployer dans tous les établissements scolaires de l'académie de Besançon une formation obligatoire sur la haine en ligne, le signalement via Pharos et le recours au 3018, intégrant des cas concrets issus de TikTok et Instagram.
R1.3 Mettre en place un protocole de coopération entre l'académie de Besançon, le parquet, les associations locales et les services de police pour le traitement accéléré des signalements de cyberharcèlement impliquant des mineurs.
R1.4 Garantir une présence de psychologues spécialisés dans les effets des réseaux sociaux dans chaque établissement secondaire des QPV de Besançon.
◆ R2 -Recommandations à moyen et long terme (1-5 ans)
R2.1 Plaider auprès du législateur pour l'application stricte du Digital Services Act (DSA) aux plateformes opérant en France, avec un contrôle indépendant des algorithmes de recommandation ciblant les mineurs.
R2.2 Soutenir la procédure pénale engagée contre TikTok par le ministère de l'Éducation nationale et demander son extension aux autres plateformes (Instagram, Snapchat, X).
R2.3 Développer un programme régional d'éducation aux médias numériques en Bourgogne-Franche-Comté, intégrant une formation spécifique sur la détection de la radicalisation en ligne à destination des enseignants et parents.
R2.4 Créer un observatoire régional de la haine numérique en Franche-Comté, produisant des données locales désagrégées par établissement, âge et type de contenu haineux.
R2.5 Exiger des plateformes numériques opérant en France la publication de rapports de transparence localisés, permettant aux collectivités de mesurer l'exposition de leurs jeunes résidents aux contenus haineux.
◆◆ Conclusion
1 072 dossiers. C'est le bilan 2025 du PNLH. Mais ce chiffre ne dit pas l'essentiel : combien de collégiens de Besançon, de Montbéliard ou de Pontarlier ont reçu ce soir un message haineux sans savoir à qui le signaler ? Combien d'adolescents se sont retrouvés, sans le comprendre, dans une spirale de contenus radicalisants ?
La haine numérique n'est pas un phénomène parisien. Elle est partout, dans chaque chambre d'adolescent, dans chaque établissement scolaire. Et les villes moyennes comme Besançon sont particulièrement vulnérables : moins de ressources associatives, moins de visibilité dans les politiques publiques nationales.
La réponse ne peut pas se limiter à interdire les téléphones dans les établissements scolaires. Elle doit s'attaquer aux algorithmes qui produisent la haine, aux plateformes qui en profitent, et reconstruire des espaces de socialisation physique et de parole pour une génération qui n'a connu que le numérique.
◆◆ Sources et références
| ● | PNLH -Bilan 2025, AFP, février 2026 |
|---|---|
| ● | Arcom -Enquête « Protection des mineurs en ligne », septembre 2025 |
| ● | DRANE Bourgogne-Franche-Comté -Résultats enquête Arcom, septembre 2025 |
| ● | Académie de Besançon -Référente harcèlement Emmanuelle Hardy, ICI.fr, 2023 |
| ● | Ministère de l'Éducation nationale -Signalement pénal contre TikTok, mars 2026 |
| ● | Programme national de prévention du harcèlement scolaire -Données 2025 |
| ● | France Stratégie -Rapport sur les stéréotypes et plateformes numériques, mai 2025 |
| ● | DGSI -Alertes sur la mouvance masculiniste radicale, franceinfo, juin 2025 |
| ● | Commission d'enquête parlementaire sur TikTok -Rapport Delaporte/Miller, septembre 2025 |
| ● | Procureure de la République de Paris Laure Beccuau -Conférence de presse, novembre 2025 |
| ● | Laure Rispal, Sorbonne Université -Djihadosphères numériques et rajeunissement, 2025 |
| ● | e-Enfance / 3018 -Données 2024-2025 sur le cyberharcèlement des mineurs |
| ● | PIDCP (ONU, 1966) • Convention des droits de l'enfant (ONU, 1989) • DSA (UE, 2024) |
Document produit par le Centre ACHA France – Centre pour les droits de l'homme et la lutte contre le terrorisme. Besançon, Doubs • SIREN 850 614 785 • Juin 2025. Tous droits réservés.
