Le sport comme outil de prévention du radicalisme : entre espoir républicain et réalités de terrain
De Besançon à la France entière : ce que la recherche, les associations et les institutions révèlent vraiment sur l'efficacité du sport face à la radicalisation
Le sport est souvent présenté comme un remède universel à la radicalisation : intégration, valeurs républicaines, dépassement de soi. Mais que disent vraiment les données ? Le rapport SPORAD 2022 - la seule étude scientifique française de grande envergure sur le sujet - bouscule les certitudes. À Besançon comme en France, le sport est un levier réel mais conditionnel, jamais automatique. Cette étude analyse les mécanismes par lesquels le sport prévient ou au contraire facilite la radicalisation, les programmes déployés localement dans le Doubs et les conditions d'efficacité que les pouvoirs publics peinent encore à réunir.
◆ I. Le paradoxe du sport : bouclier contre la radicalisation ou terrain vulnérable ?
La conviction que le sport protège de la radicalisation est profondément ancrée dans l'imaginaire républicain français. Elle repose sur une logique séduisante : le club sportif crée des liens sociaux, inculque le respect des règles, construit une identité collective et offre des perspectives à des jeunes qui n'en voient pas. Pour ces raisons, le sport figure en bonne place dans le Plan national de prévention de la radicalisation « Prévenir pour protéger » de 2018, dans la Stratégie nationale de prévention de la délinquance 2020-2024 et dans la nouvelle SNPD 2026-2030. Des millions d'euros du Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD) sont orientés vers des projets sportifs chaque année.
Mais cette conviction résiste-t-elle à l'épreuve des faits ? En 2022, le SG-CIPDR a commandé et publié l'étude la plus complète jamais réalisée en France sur le sujet : le rapport SPORAD, intitulé « Terrains de radicalisation ou de prévention ? Exploration des radicalisations dans, autour du, et contre le sport associatif ». Ses conclusions sont à la fois rassurantes et déstabilisantes pour les tenants de la thèse du sport-bouclier.
| ● | Rapport SPORAD 2022 : la plus grande étude scientifique française sur sport et radicalisation |
|---|---|
| ● | Les radicalisés sont MOINS sportifs que la population générale : seulement 7 % du FSPRT pratiquent le sport |
| ● | Les associations sportives sont très faiblement touchées par le communautarisme : 62 associations, soit 17 pour 100 000 |
| ● | 37 % des 153 radicalisés étudiés avaient une pratique sportive - perçue comme positive dans leur parcours |
| ● | Sports les plus touchés par des dérives : sports de combat, sports de forme, football et futsal |
| ● | 59 % des radicalisés sportifs pratiquaient assidûment (plus de 6 mois) avec une pratique en groupe pour 30 % |
| ● | 59 % des habitants des QPV déclarent pratiquer une activité physique contre 72 % en moyenne nationale |
| ● | Le sport ne protège pas automatiquement : il peut aussi créer des espaces de communautarisme et d'emprise |
◆ 1.1 Ce que le rapport SPORAD révèle : ni bouclier ni terrain de radicalisation
Le rapport SPORAD 2022 répond clairement à une question que beaucoup évitaient de poser directement : le sport associatif est-il un vecteur de radicalisation en France ? La réponse est non - du moins pas de manière structurelle ou significative. « La base de données construite échoue à montrer un rôle spécifique du sport, associatif ou non, dans la radicalisation », conclut le rapport. Les associations sportives sont moins touchées par le communautarisme que d'autres types de structures.
Mais le rapport soulève une nuance capitale : si le sport ne radicalise pas, il ne protège pas non plus automatiquement. La pratique sportive est « positive » pour 37 % des personnes radicalisées étudiées. Cela signifie que le sport a pu, dans ces cas, constituer un espace social favorable mais insuffisant pour enrayer le processus de radicalisation. Le sport est donc une condition nécessaire mais non suffisante de la prévention. Son efficacité dépend entièrement de la qualité de l'encadrement, de l'environnement social et des valeurs transmises.
« La base de données construite échoue à montrer un rôle spécifique du sport, associatif ou non, dans la radicalisation. La pratique sportive est positive pour 37 % des cent cinquante-trois radicalisés. Les associations sportives sont très faiblement touchées - 62, soit 17 pour 100 000 - et moins que d'autres types de structures, par le communautarisme. » - Rapport SPORAD, 2022
◆ 1.2 Les dérives documentées : quand le club devient un espace d'emprise
Si le sport ne radicalise pas structurellement, le rapport SPORAD pointe des zones de vulnérabilité réelles. Le « fait musulman » dans le sport associatif semble croître, parfois associé à des problèmes de sexisme, de pression collective ou de repli identitaire. Les sports de combat sont particulièrement concernés. Ce constat n'est pas une condamnation du sport islamique - il est une invitation à renforcer l'encadrement et la vigilance dans des espaces qui peuvent devenir des bulles communautaires.
Le SG-CIPDR a tiré les leçons de ces constats : son cycle de formation « Former contre les séparatismes dans le champ du sport », renouvelé en 2024-2025 en coopération avec la Norvège et la Suisse, vise précisément à outiller les éducateurs sportifs pour détecter et prévenir ces dérives. Mais ce programme reste insuffisamment déployé dans les petites et moyennes villes comme Besançon, qui ne disposent pas des ressources des grandes métropoles pour former leurs éducateurs.
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◆ II. À Besançon : un tissu sportif riche mais une politique de prévention à structurer
Besançon dispose d'un tissu associatif sportif dense et diversifié. La ville compte plusieurs centaines de clubs référencés, couvrant des disciplines allant du handball - avec l'ESBF, l'un des meilleurs clubs féminins de France - au rugby avec l'Olympique de Besançon Rugby, en passant par l'escrime avec le Besançon Racing Club Escrime, le badminton, le cyclisme et les sports de combat. L'ASPTT Besançon, club omnisports historique fondé au XIXe siècle, incarne explicitement cette mission de cohésion sociale, affichant parmi ses valeurs l'égalité d'accès « quel que soit son milieu social, sa race, son sexe ».
| ● | Besançon : ville sportive avec clubs dans toutes les disciplines - handball, rugby, boxe, escrime, badminton... |
|---|---|
| ● | ESBF (Entente Sportive Besançon Féminin) : club de handball féminin d'élite, présence en QPV Battant |
| ● | Local Boxe Club : nouvelle salle de 400 m² inaugurée en mai 2025, accessible à tous publics |
| ● | ASPTT Besançon : cohésion sociale explicite dans les valeurs, pratique pour tous les milieux |
| ● | Comité Doubs Handball : développement dans les QPV de Besançon |
| ● | SDJES (Service Départemental Jeunesse, Engagement et Sport) du Doubs : pilotage académique |
| ● | DRAJES Bourgogne-Franche-Comté : coordination régionale des politiques sport et jeunesse |
| ● | FIPD Doubs 2023 : appel à projets incluant la prévention de la radicalisation dans le sport |
| ● | Juin 2025 : Ligue de football BFC mobilisation nationale contre la violence dans les stades amateurs |
◆◆ 2.1 Les acteurs locaux à Besançon : forces et angles morts
La préfecture du Doubs lance chaque année un appel à projets FIPD (Fonds interministériel de prévention de la délinquance) qui inclut explicitement les actions de prévention de la radicalisation dans le champ sportif. En 2023, cet appel à projets ciblait prioritairement les jeunes exposés à la délinquance, avec un accent sur « la mobilisation plus systématique des familles » et « l'identification des jeunes exposés à la délinquance ». Les clubs sportifs des quartiers prioritaires de Besançon - Planoise, Orchamps-Palente, Battant - sont théoriquement éligibles à ces financements.
En mai 2025, l'ESBF a illustré concrètement ce que peut signifier un club engagé socialement : trois joueuses de l'équipe professionnelle se sont rendues dans les locaux de l'association Boutique Jeanne Antide, implantée dans le quartier Battant, pour soutenir ses missions sociales. Ce type d'initiative - un club d'élite qui investit les quartiers prioritaires - constitue exactement le modèle que les experts en prévention de la radicalisation recommandent : la présence de modèles positifs, incarnés et proches.
Mais Besançon souffre d'un angle mort documenté : le rectorat de l'académie de Besançon a organisé des journées de travail interservices sur la prévention de la violence en milieu scolaire (septembre 2024), réunissant gendarmerie, police, protection judiciaire de la jeunesse et associations locales. Le sport n'y figure pas comme outil de prévention structuré. Cette absence révèle le principal défi bisontin : la coordination entre le monde sportif et les institutions de prévention reste insuffisante.
« Le club assure pleinement sa mission de développement de la pratique tout public, de l'apprentissage du sport, à la compétition, et son rôle de vecteur de cohésion sociale grâce à son action éducative dès le plus jeune âge et la valeur ajoutée de son enseignement du savoir-être en groupe. » - ASPTT Besançon, présentation officielle
◆◆ 2.2 La violence dans le sport amateur : un signal d'alerte local
En mai 2025, la Ligue de football de Bourgogne-Franche-Comté a lancé une mobilisation nationale contre la recrudescence des actes d'incivilité et de violence sur et autour des terrains amateurs. Les joueurs de football amateur de Besançon ont été invités à une « action symbolique forte et fédératrice » pour dénoncer ces violences. Ce phénomène est documenté à l'échelle nationale par Signal-Sports, la cellule nationale de traitement des violences dans le sport dont le bilan 2025 a été présenté par la ministre Marina Ferrari en avril 2025.
Cette réalité illustre la tension fondamentale au coeur du sujet : le sport peut être un espace de fraternité et de prévention, mais il peut aussi devenir un espace de violence et d'affrontement identitaire. Les terrains de football amateurs des quartiers populaires de Besançon sont à la fois des espaces de socialisation positive et des miroirs des tensions communautaires qui traversent la société. La réponse ne peut pas être uniquement répressive - elle doit investir l'espace du club comme espace éducatif.
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◆ III. La politique nationale : 62,5 millions d'euros et des résultats à mieux évaluer
À l'échelle nationale, la politique de prévention de la radicalisation par le sport s'inscrit dans un cadre interministériel complexe. Le FIPD, doté de 62,5 millions d'euros en 2025, finance des milliers de projets locaux incluant des actions sportives dans les quartiers prioritaires. La Stratégie nationale de prévention de la délinquance 2026-2030, dont Patricia Miralles a présenté les premiers axes en mai 2026, marque une nouvelle étape dans l'institutionnalisation de cette approche.
| ● | FIPD 2025 : 62,5 millions d'euros pour la prévention de la délinquance et de la radicalisation |
|---|---|
| ● | SNPD 2026-2030 : nouvelle stratégie présentée aux élus locaux en mai 2026 (Assises de la sécurité) |
| ● | 30 000 personnes formées à la prévention de la radicalisation depuis 2014 (CIPDR) |
| ● | 6 174 personnes radicalisées prises en charge + 2 197 familles accompagnées depuis 2014 |
| ● | Colloque CIPDR « Sport et radicalisation » : comment aider les clubs à lutter contre la radicalisation ? |
| ● | Formation SG-CIPDR renouvelée en 2024-2025 : « Former contre les séparatismes dans le sport » |
| ● | Coopération internationale : échanges avec Norvège et Suisse sur la prévention dans le sport |
| ● | Agence nationale du sport (ANS) : financements ciblés QPV pour équipements et emplois d'éducateurs |
| ● | Mesure comité interministériel villes (juin 2025) : aide forfaitaire aux clubs sportifs des QPV 2025-2026 |
◆◆ 3.1 Le Plan national de prévention de la radicalisation et le sport
Le Plan national de prévention de la radicalisation « Prévenir pour protéger » du 23 février 2018 comporte explicitement un volet sportif. Le ministère des Sports a publié en 2019, en collaboration avec le CIPDR et l'UCLAT, une plaquette « Prévenir la radicalisation dans le champ du sport » destinée à développer une « culture commune de la vigilance » avec les acteurs sportifs. Ce document définit les signes de radicalisation à détecter et les circuits de signalement à activer, notamment via le Centre national d'assistance et de prévention de la radicalisation (CNAPR) au 0 800 005 696.
L'Agence nationale du sport, créée en 2019 pour coordonner la politique sportive française, a reçu une mission explicite : cibler ses financements sur des équipements de proximité dans les QPV et sur des emplois d'éducateurs sportifs dans ces territoires. En 2025, une mesure complémentaire a été annoncée lors du comité interministériel des villes de juin : une aide forfaitaire aux clubs sportifs situés dans la géographie prioritaire pour la saison 2025-2026, afin d'encourager la pratique des plus jeunes et notamment des jeunes filles.
◆ 3.2 Le paradoxe de la sous-pratique : ceux qui en ont le plus besoin y participent le moins
L'Observatoire national de la politique de la ville (ONPV) documente un paradoxe qui mine l'efficacité des politiques sportives de prévention : seulement 59 % des habitants des QPV déclarent pratiquer une activité physique ou sportive, contre 72 % en moyenne nationale. Autrement dit, les jeunes des quartiers prioritaires - qui sont aussi les plus exposés aux facteurs de risque de radicalisation - sont précisément ceux qui participent le moins aux activités sportives.
Les raisons de cette sous-pratique sont multiples et documentées : coût des licences et des équipements, manque d'équipements de proximité, horaires de travail des parents qui ne permettent pas d'accompagner les enfants, sentiment d'illégitimité dans certains clubs, discriminations à l'entrée. Cette réalité remet en question le postulat implicite des politiques de prévention par le sport : on ne peut pas prévenir la radicalisation par un outil que les publics les plus vulnérables n'utilisent pas.
« Malgré les politiques publiques menées depuis plusieurs décennies pour promouvoir le sport dans les quartiers prioritaires, la pratique sportive y demeure sensiblement plus faible qu'ailleurs. Seulement 59 % des habitants des QPV déclarent pratiquer une activité physique ou sportive, contre 72 % en moyenne sur l'ensemble de la population française. » - Observatoire national de la politique de la ville, 2024
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◆◆ IV. Les conditions d'efficacité : ce que la recherche enseigne
La littérature scientifique internationale sur le sport et la prévention de la radicalisation converge vers une conclusion nuancée : le sport peut prévenir la radicalisation, mais seulement sous des conditions précises et exigeantes. L'acte sportif en lui-même - courir, frapper un ballon, lever des poids - ne protège pas. C'est l'environnement social, éducatif et institutionnel dans lequel il s'inscrit qui fait la différence.
| ● | Condition 1 - L'éducateur : sa formation, ses valeurs et sa capacité à créer du lien sont déterminantes |
|---|---|
| ● | Condition 2 - La mixité : des clubs homogènes socialement ou culturellement n'ont pas d'effet préventif |
| ● | Condition 3 - La régularité : une pratique épisodique n'a pas d'effet - il faut au minimum 6 mois assidus |
| ● | Condition 4 - Le projet collectif : le sport compétitif seul est moins efficace que le sport-projet associatif |
| ● | Condition 5 - L'articulation avec le social : le club doit être connecté aux travailleurs sociaux et à l'école |
| ● | Condition 6 - L'accessibilité financière : les familles précaires ne peuvent pas payer licences et équipements |
| ● | Condition 7 - La présence sur le territoire : le club doit être dans le quartier, pas à 3 km de bus |
| ● | Condition 8 - Les modèles positifs : des sportifs professionnels qui visitent les quartiers ont un effet prouvé |
◆◆ 4.1 L'éducateur sportif au coeur du dispositif
La variable la plus déterminante dans l'efficacité préventive du sport est humaine : l'éducateur sportif. Un éducateur formé, engagé, capable de créer des relations de confiance avec des jeunes en difficulté et de détecter les signaux faibles de radicalisation peut transformer un club de quartier en espace de résilience. À l'inverse, un éducateur non formé, absent ou lui-même porteur de discours radicaux peut faire du club un espace de vulnérabilité.
Le SG-CIPDR a tiré les conclusions de ce constat en développant des formations spécifiques pour les éducateurs sportifs. Mais la réalité du terrain est que des milliers de clubs associatifs fonctionnent avec des bénévoles non formés, des éducateurs à temps partiel mal rémunérés et des infrastructures vétustes. L'emploi des éducateurs sportifs dans les QPV, financé par l'Agence nationale du sport, reste insuffisant face à l'ampleur des besoins.
◆◆ 4.2 La mixité sociale : condition nécessaire mais non naturelle
L'un des effets préventifs les plus documentés du sport est la création de liens entre des jeunes d'origines sociales et culturelles différentes. Un club de quartier qui réunit des enfants de cadres et des enfants de familles précaires, des pratiquants d'origines diverses, crée des expériences de vie commune qui déconstruisent les préjugés et réduisent la vulnérabilité aux discours de séparation identitaire.
Mais cette mixité ne se produit pas spontanément. Les clubs sportifs tendent naturellement à se constituer autour d'affinités sociales et géographiques. À Besançon comme ailleurs, les clubs des quartiers populaires de Planoise ou d'Orchamps-Palente ont des profils sociaux relativement homogènes, ce qui limite leur effet de brassage social. Créer une mixité réelle requiert des politiques actives : transport entre quartiers, tarification différenciée, jumelages entre clubs de QPV et clubs de centres-villes.
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◆◆ V. Les limites et angles morts de la politique actuelle
◆◆ 5.1 L'évaluation insuffisante des dispositifs
La principale faiblesse de la politique française de prévention de la radicalisation par le sport est l'absence d'évaluation rigoureuse de ses effets. Des dizaines de millions d'euros sont investis chaque année dans des projets sportifs dans les QPV, mais très peu font l'objet d'une mesure d'impact sérieuse. Le rapport SPORAD de 2022 est la première grande étude systématique sur le sujet - et il a fallu attendre 2022 pour la réaliser, alors que la politique existe depuis 2014.
La CNCDH a d'ailleurs pointé dans son avis sur la prévention de la radicalisation une critique plus profonde : la conception même de la radicalisation retenue par le CIPDR - « un processus progressif, l'adhésion à une idéologie extrémiste, l'adoption de la violence » - est « contestée et contestable » scientifiquement. Elle repose sur le présupposé qu'il existe un « continuum nécessaire entre l'adhésion à une idéologie et une action violente » - ce que la recherche ne confirme pas systématiquement.
◆◆ 5.2 Le risque de stigmatisation et la police de la pensée
Un angle mort majeur de la politique de prévention par le sport est le risque de stigmatisation. Lorsqu'on demande aux éducateurs sportifs de surveiller les « signes de radicalisation » dans leurs clubs, on les transforme en agents de sécurité intérieure sans formation adéquate. Cette logique de surveillance, dénoncée par la CNCDH comme une possible « police de la pensée », peut produire l'effet inverse : des jeunes qui se sentent systématiquement suspects dans des espaces qui devraient être des refuges.
À Besançon, ce risque est réel dans les quartiers à forte population d'origine maghrébine ou africaine, où le jeune pratiquant des sports de combat peut se retrouver doublement stigmatisé - par son adresse et par son sport. Une politique de prévention qui ne prend pas en compte cette réalité risque de renforcer le sentiment d'injustice qui est lui-même un facteur de vulnérabilité à la radicalisation.
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◆ VI. Analyse droits de l'homme : sport, prévention et principes fondamentaux
| ● | Art. 27 DUDH - Droit à la vie culturelle : le sport est un droit culturel fondamental dont l'accès inégal dans les QPV constitue une discrimination de fait |
|---|---|
| ● | Art. 2 et 3 Convention des droits de l'enfant : non-discrimination et intérêt supérieur de l'enfant - la sous-pratique sportive dans les QPV viole ces principes |
| ● | Art. 19 PIDCP - Liberté de pensée : les dispositifs de surveillance des opinions dans les clubs sportifs doivent respecter ce droit fondamental |
| ● | Charte européenne du sport révisée (Conseil de l'Europe, 2021) : l'accès universel au sport est une obligation des États membres |
| ● | Droit à la non-discrimination (Art. 14 CEDH) : la tarification des clubs et l'accès aux équipements créent une discrimination territoriale documentée |
| ● | Principes de proportionnalité : les mesures de surveillance dans le sport doivent être proportionnées à la menace réelle et documentée |
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◆◆ VII. Recommandations du Centre ACHA
◆ R1 - Recommandations pour Besançon et le Doubs (0-12 mois)
R1.1 Créer à Besançon une cellule de coordination « Sport et prévention » réunissant la DRAJES BFC, la préfecture du Doubs, les clubs des QPV, le SDJES et les travailleurs sociaux, avec un mandat de co-construction des projets et d'évaluation de leur impact.
R1.2 Financer via le FIPD Doubs 2026 la formation de l'ensemble des éducateurs sportifs bénévoles et salariés des clubs des QPV bisontins (Planoise, Orchamps-Palente, Battant, Clairs-Soleils) aux signaux faibles de radicalisation et aux circuits de signalement CIPDR.
R1.3 Mettre en place un programme de tarification sociale zéro dans les clubs sportifs des QPV de Besançon, prenant en charge la licence, les équipements et les transports pour les familles sous le seuil de pauvreté, financé conjointement par la Ville, la Région et l'ANS.
R1.4 Structurer des partenariats formalisés entre les clubs professionnels bisontins (ESBF, clubs d'élite) et les clubs des quartiers prioritaires, avec des interventions régulières de sportifs professionnels et des stages d'initiation dans les QPV.
◆ R2 - Recommandations nationales (1-5 ans)
R2.1 Financer une évaluation nationale indépendante et rigoureuse de l'efficacité des programmes de prévention de la radicalisation par le sport financés par le FIPD depuis 2014, avec des métriques claires sur la réduction des signalements FSPRT dans les zones d'intervention.
R2.2 Généraliser le programme de formation SG-CIPDR « Prévenir la radicalisation dans le sport » à l'ensemble des fédérations sportives, avec une obligation de formation pour tout éducateur intervenant dans un QPV ou un Quartier de Reconquête Républicaine (QRR).
R2.3 Créer un programme national de mixité sociale par le sport, sur le modèle des jumelages entre clubs de QPV et clubs de centres-villes, avec financement des transports, co-entraînements et projets collectifs entre jeunes de milieux différents.
R2.4 Réviser la stratégie nationale de prévention de la délinquance 2026-2030 pour intégrer un volet spécifique sur l'évaluation des programmes sportifs, avec des indicateurs de résultats mesurables et une obligation de rapport annuel au Parlement.
R2.5 Mettre en place un observatoire national du sport dans les QPV, produisant des données annuelles sur les taux de pratique, l'accessibilité financière, les emplois d'éducateurs et l'impact social des clubs dans les quartiers prioritaires.
◆◆ ◆ ◆
◆◆ Conclusion
Le sport n'est pas un remède miracle à la radicalisation. Le rapport SPORAD 2022 le dit clairement : il n'est ni un vecteur structurel de radicalisation, ni un bouclier automatique. C'est un outil conditionnel, dont l'efficacité dépend entièrement de la qualité de l'encadrement, de la mixité sociale qu'il crée et de son articulation avec le tissu social et institutionnel environnant.
À Besançon, les ingrédients existent : un tissu associatif dense, des clubs d'élite engagés socialement, une DRAJES active, des financements FIPD disponibles. Ce qui manque, c'est la coordination entre ces acteurs, la formation des éducateurs aux enjeux de la radicalisation et un effort ciblé pour amener dans les clubs les jeunes des quartiers prioritaires qui en sont aujourd'hui les plus éloignés.
En France, la politique nationale investit des dizaines de millions d'euros chaque année dans des programmes dont l'évaluation rigoureuse fait défaut. La SNPD 2026-2030 représente une opportunité de remettre l'évaluation au coeur du dispositif - de passer d'une politique de l'intention à une politique de la preuve.
Le sport peut protéger contre la radicalisation. Mais il ne le fera pas seul, pas automatiquement, et pas sans investissement humain, financier et institutionnel durable. La balle est dans le camp des décideurs - locaux à Besançon, nationaux à Paris - de créer les conditions dans lesquelles le sport peut tenir sa promesse républicaine.
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◆◆ Sources et références
| ● | Rapport SPORAD 2022 - « Terrains de radicalisation ou de prévention ? Exploration des radicalisations dans, autour du, et contre le sport associatif » (SG-CIPDR) |
|---|---|
| ● | SG-CIPDR - Plan national de prévention de la radicalisation « Prévenir pour protéger » (23 février 2018) |
| ● | SG-CIPDR - Stratégie nationale de prévention de la délinquance 2020-2024 (prorogée en 2025) |
| ● | SG-CIPDR - Formation « Former contre les séparatismes dans le champ du sport » (renouvelée 2024-2025) |
| ● | SG-CIPDR - Bilan : 30 000 personnes formées, 6 174 prises en charge, 2 197 familles accompagnées |
| ● | SG-CIPDR - SNPD 2026-2030 (présentée aux Assises de la sécurité, mai 2026) |
| ● | Ministère des Sports - Plaquette « Prévenir la radicalisation dans le champ du sport » (2019) |
| ● | Ministère des Sports - Bilan 2025 de Signal-Sports (cellule nationale traitement des violences sportives) |
| ● | Ministère des Sports / ANS - Aide forfaitaire aux clubs des QPV, saison 2025-2026 (juin 2025) |
| ● | Assemblée nationale - Question n°1142 sur la radicalisation islamiste dans les clubs sportifs |
| ● | CNCDH - Avis sur la prévention de la radicalisation (Légifrance) |
| ● | ONPV - 59 % de pratique sportive dans les QPV vs 72 % en moyenne nationale |
| ● | PQN-A - Le sport en QPV : un levier pour favoriser la cohésion sociale (2024, 30 initiatives recensées) |
| ● | Préfecture du Doubs - Appel à projets FIPD 2023 (prévention délinquance et radicalisation) |
| ● | DILCRAH - Appel à projets local 2025 Doubs |
| ● | Académie de Besançon - Journée de prévention de la violence en milieu scolaire (sept. 2024) |
| ● | Académie de Besançon - Programme Génération 2024 (label sport dans les établissements scolaires BFC) |
| ● | ASPTT Besançon - Mission cohésion sociale (présentation officielle club) |
| ● | MaCommune.info - ESBF et Boutique Jeanne Antide, quartier Battant (mai 2025) |
| ● | MaCommune.info - Local Boxe Club, nouvelle salle 400 m² inauguration mai 2025 |
| ● | MaCommune.info - Ligue football BFC, mobilisation contre violences sur terrains amateurs (mai 2025) |
| ● | CIPDR - Colloque « Sport et radicalisation » : comment aider les clubs à lutter contre la radicalisation ? |
| ● | CRPRS/IREV - Webinaire « Jeunesses des quartiers : interroger les pratiques » (mars 2025) |
| ● | Convention des droits de l'enfant (ONU, 1989) • Charte européenne du sport révisée (CoE, 2021) |
| ● | DUDH Art. 27 • PIDCP Art. 19 • CEDH Art. 14 • Charte des droits fondamentaux UE |
Document produit par le Centre ACHA France - Centre pour les droits de l'homme et la lutte contre le terrorisme. Besançon, Doubs • SIREN 850 614 785 • Juin 2025. Rubrique : Sport & Société. Tous droits réservés
