Allemagne, 2025 : l’antisémitisme à son niveau record et l’ombre iranienne sur l’Europe
Le rapport RIAS documente 8 725 incidents en un an, tandis que Téhéran orchestre une campagne de déstabilisation ciblant les communautés juives du continent
L'Association fédérale des centres de recherche et d'information sur l'antisémitisme (RIAS) a publié le 18 juin 2026 son bilan annuel pour l'année 2025 : 8 725 incidents antisémites recensés en Allemagne, soit le chiffre le plus élevé depuis la création de l'observatoire en 2018. Simultanément, les services de renseignement européens et une coalition de vingt-trois États documentent une stratégie iranienne coordonnée visant à frapper des personnes et des institutions juives sur le sol européen. Ces deux phénomènes, distincts dans leurs origines, convergent vers un même résultat : une menace croissante et multiforme contre la vie juive en Europe.
◆Un record historique : 24 incidents par jour
Les actes antisémites en Allemagne ont atteint en 2025 le total de 8 725 cas à l'échelle nationale, soit une moyenne de 24 actes par jour, selon le rapport établi par la RIAS, publié le 18 juin 2026.
Ce chiffre est en légère hausse par rapport aux 8 627 cas recensés en 2024, représente près du double du nombre enregistré en 2023, et constitue le total le plus élevé depuis que la RIAS a commencé ses relevés en 2018. À titre de comparaison, 1 957 cas avaient été recensés en 2020.
L'antisémitisme est resté à un niveau constamment élevé depuis les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 et la guerre qui s'en est suivie à Gaza.
L'Allemagne, pays fondateur de la mémoire de la Shoah, enregistre aujourd'hui quatre fois plus d'incidents antisémites qu'il y a cinq ans.
◆Une violence qui s'étend à tous les espaces de la vie quotidienne
Selon le rapport, les Juifs et les Israéliens en Allemagne font désormais face à des risques accrus dans des situations ordinaires, comme prendre les transports, commander un café ou parler hébreu dans l'espace public.
Quatre cas de violences extrêmes ont été signalés, dont une attaque au couteau en février 2025 au Mémorial des Juifs assassinés d'Europe à Berlin. La victime, de nationalité espagnole, a été secourue par un médecin urgentiste. L'auteur a été condamné à 13 ans de prison en mars.
L'organisation a recensé des incidents antisémites lors de 239 rassemblements publics à Berlin, un niveau inédit. Plusieurs manifestations ont été marquées par des slogans assimilant Israël ou le sionisme au nazisme, ainsi que par des insultes antijuives.
En 2025, 27 % des incidents antisémites recensés par la RIAS en Allemagne - soit 2 314 cas - se sont produits en ligne, dont 43 % des menaces de mort documentées.
◆La triple source de la haine : Israël, extrême droite, extrême gauche
La RIAS, qui souscrit à la définition pratique de l'antisémitisme de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste, attribue plus des deux tiers des incidents, soit 68 % ou 5 916 cas, à l'antisémitisme lié à Israël.
Les actes antisémites commis par l'extrême droite ont pour leur part atteint un niveau record de 807 cas, parmi lesquels figurent la glorification de la Shoah, des théories du complot et des appels à la violence contre les Juifs.
Dans les cercles d'extrême gauche, le nombre d'incidents lors de rassemblements a augmenté de 131 en 2024 à 214 en 2025, et dans le camp d'extrême droite, 96 incidents ont été signalés lors de rassemblements, soit près du double de 2024.
La RIAS alerte sur un climat social dans lequel les propos et actes antisémites deviennent plus visibles et plus fréquents.
◆L'AfD et la banalisation du discours
La publication du rapport 2025 est intervenue le même jour qu'un sondage révélant les meilleurs scores jamais enregistrés pour l'AfD. La rhétorique du parti, qui inclut le nativisme et l'appel à sortir de l'ombre de l'Holocauste, a déclenché des accusations d'antisémitisme de la part de voix juives majeures en Allemagne.
En 2023, le nombre d'infractions commises par des extrémistes de droite en Allemagne avait déjà augmenté de 22,4 % par rapport à l'année précédente. Depuis la montée en puissance de l'AfD, certaines inhibitions semblent s'être progressivement estompées.
Des membres de la communauté juive des grandes villes ont confié s'inquiéter de paraître visiblement juifs en public, par exemple en portant une kippa ou une étoile de David comme bijoux.
L'antisémitisme n'est plus le marqueur d'une frange marginale. Il traverse l'ensemble du spectre politique et s'installe dans des situations ordinaires de la vie sociale.
◆La dimension iranienne : une stratégie d'État sur le sol européen
En parallèle de cette crise interne allemande, une menace d'une nature radicalement différente s'est précisée depuis le printemps 2026 : une campagne coordonnée attribuée aux services de renseignement iraniens.
L'organisation Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia a revendiqué une série d'attaques visant des institutions juives en Europe. Ce mouvement semble lié à des réseaux terroristes iraniens et a revendiqué une série d'explosions et d'incendies criminels visant des sites juifs en Belgique, à Amsterdam et à Rotterdam entre le 9 et le 14 mars 2026.
Ces attaques visaient principalement à intimider les communautés juives et à instaurer un climat anxiogène, sans pour autant faire de victimes physiques, mais en causant des dégâts matériels significatifs.
Selon les enquêtes menées, les services de renseignement iraniens et le Corps des Gardiens de la révolution islamique cherchent à recruter des agents en Europe afin de collecter des informations ou de mener des attaques contre des cibles juives. Ces recrutements cibleraient notamment des binationaux, des jeunes radicalisés ou des personnes déjà proches de milieux extrémistes.
Le 10 juin 2026, une coalition de 23 États, dont l'Allemagne, la France, les États-Unis, le Royaume-Uni et les Pays-Bas, a publié une déclaration conjointe condamnant les opérations des Gardiens de la révolution contre les communautés et institutions juives en Europe.
◆Un mode opératoire conçu pour nier toute responsabilité
Le groupe opère selon un modèle décentralisé, reposant sur des cellules locales ou des individus agissant de manière autonome tout en étant inspirés à distance. Ce mode opératoire permet au régime iranien de nier toute implication directe.
Les services de renseignement français et allemands ont révélé que l'Iran recrute des criminels européens par l'intermédiaire de trafiquants de drogue établis sur son territoire. Ces réseaux ont mené des opérations de surveillance contre des Juifs et des entreprises juives dans plusieurs capitales européennes, notamment Paris, Munich et Berlin.
Les services secrets iraniens entretiennent depuis longtemps des relations avec des groupes criminels internationaux et locaux. Une coalition de vingt-trois États a condamné expressément la vague d'attaques lancée dans toute l'Europe contre des communautés juives et des journalistes iraniens, revendiquée par ce groupe et soutenue par ses intermédiaires.
D'après les rapports de renseignement, Téhéran aurait développé depuis plusieurs années un réseau d'influence en Europe comprenant des organisations caritatives, des mosquées et des établissements éducatifs. Certaines de ces structures serviraient en réalité de relais pour la propagande, l'incitation à la haine, la radicalisation ou la collecte de renseignements.
◆Deux phénomènes, une même cible
Ces deux réalités, la montée endogène de l'antisémitisme en Allemagne et la stratégie iranienne de déstabilisation externe, ne peuvent pas être traitées comme des problèmes séparés.
Alors que les actes antisémites se multiplient en France et en Europe, l'Agence européenne pour les droits fondamentaux a pointé du doigt le manque de cohérence dans le recensement et la comptabilité de ces actes dans les pays de l'Union. L'agence observe que les États membres classent et comptent différemment les actes signalés, ce qui fausse les statistiques et rend les comparaisons inopérantes.
Le délégué du gouvernement fédéral chargé de la vie juive et de la lutte contre l'antisémitisme, Klein, a déclaré que le rapport annuel de la RIAS montre que l'antisémitisme continue de progresser sans aucun signe de ralentissement, ajoutant que l'antisémitisme ne menace pas seulement les Juifs, mais la démocratie, la liberté et les fondements moraux de la République allemande.
Face à un antisémitisme qui se normalise dans l'espace public et à une stratégie d'État qui l'exploite de l'extérieur, l'Europe ne peut plus se contenter d'une réponse fragmentée et nationale. La menace est systémique. La réponse doit l'être aussi.
