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Études & Analyses

Le nouveau visage de la menace terroriste en Europe

📅 8 septembre 2026 ✍️ acha ⏱️ 0 min de lecture
ACHA France
Centre ACHA France
Centre pour les Droits de l'Homme et la Lutte contre le Terrorisme
Besançon, France · info@acha-france.com · acha-france.com
Rapport analytique Études & Analyses 8 septembre 2026

Le nouveau visage de la menace terroriste en Europe

Djihadisme, ultradroite, ultragauche, nihilisme en ligne. Ce que les données françaises et européennes de 2025 et 2026 établissent réellement sur les mécanismes communs de la violence extrémiste, et sur ce que les États refusent encore de financer

Quarante-cinq attaques terroristes recensées dans l'Union européenne en 2025, quatre cent quatre-vingt-six interpellations, sept projets déjoués sur le seul territoire français. Derrière ces chiffres, une bascule que les services européens nomment désormais explicitement. Pour une part croissante des auteurs, la violence n'est plus le moyen d'une idéologie, elle en tient lieu. Cette étude du Centre ACHA croise le rapport Europol EU TE-SAT 2026, les notes du Centre de recherche de la gendarmerie nationale, les données du parquet national antiterroriste, de la DGSI, de la CNCDH et du renseignement intérieur allemand pour établir ce qui converge, ce qui diverge et ce que la réponse publique ne couvre pas.

Par la Rédaction ACHA France · ACHA France · 8 septembre 2026

I - Résumé exécutif

Le constat central de cette étude tient en une phrase. Les mouvances djihadiste, d'ultradroite et d'ultragauche ne forment aucun bloc idéologique, mais elles partagent désormais une infrastructure de radicalisation identique et, pour une fraction croissante de leurs auteurs, un rapport instrumental à la violence qui précède l'adhésion doctrinale.

Le rapport Europol EU TE-SAT 2026 recense pour l'année 2025 quarante-cinq attaques terroristes, dont vingt-deux abouties, vingt déjouées et trois manquées, ainsi que quatre cent quatre-vingt-six personnes interpellées dans vingt et un États membres, dont 71 % pour des faits liés au djihadisme, le djihadisme concentrant vingt-quatre des quarante-cinq attaques et trois cent quarante-sept des quatre cent quatre-vingt-six interpellations.

L'asymétrie est donc massive et doit être dite sans détour. Mettre les trois mouvances sur un pied d'égalité volumétrique serait une falsification.

Les attaques djihadistes ont causé cinq morts et quatre-vingt-un blessés en 2025, une attaque d'extrême droite ayant provoqué un décès. En France, ce décès porte un nom, celui de Hichem Miraoui, tué le 31 mai 2025 à Puget-sur-Argens.

Le second constat est structurel. Europol établit que, pour un nombre significatif d'auteurs, la violence est devenue un moyen d'accéder à une identité, à une reconnaissance et à un sentiment d'appartenance, ce qui produit une menace plus fragmentée, plus complexe et moins prévisible à l'échelle européenne.

Le troisième constat est celui d'un décrochage entre la menace et les moyens. Alors que la radicalisation des mineurs s'accélère, l'enveloppe française de prévention gérée par le SG-CIPDR passe de 52,7 millions d'euros en 2025 à 46 millions d'euros en 2026 pour les seuls programmes radicalisation et délinquance. Soit une contraction de plus de 12 % au moment précis où le renseignement décrit un basculement générationnel.

II - Méthodologie

Cette étude repose exclusivement sur des sources institutionnelles primaires et sur la presse de référence, sans recours à des données non vérifiables. Périmètre géographique, France et Union européenne. Période couverte, janvier 2024 à septembre 2026, avec priorité aux publications de moins de deux ans.

Sources principales mobilisées. Europol, rapport EU TE-SAT 2026 publié le 13 juillet 2026 et couvrant l'année 2025, ainsi que les communications de son Centre européen de lutte contre le terrorisme. Commission européenne, agenda ProtectEU de prévention et de lutte contre le terrorisme du 26 février 2026. Direction générale de la sécurité intérieure, pages publiques consacrées à l'état de la menace. Parquet national antiterroriste, éléments publiés par l'École nationale de la magistrature et déclarations publiques du procureur Olivier Christen. Centre de recherche de la gendarmerie nationale, note 125 sur le panorama des mouvances radicales en 2025 et note 110 pour 2024. Service statistique ministériel de la sécurité intérieure et Commission nationale consultative des droits de l'homme pour les atteintes racistes et antisémites. Office fédéral allemand de protection de la Constitution pour la comparaison européenne. Centre de lutte contre le terrorisme de West Point pour l'analyse du phénomène nihiliste en ligne.

Trois limites doivent être signalées d'emblée. D'abord, les catégories statistiques ne sont pas juridiquement stabilisées. Europol reconnaît que la catégorisation des types de terrorisme selon l'idéologie devient de plus en plus complexe et précise que cette classification n'a aucune valeur légale ou formelle.

Ensuite, les sources divergent sur un point factuel. Le décompte de référence situe les quarante-cinq attaques dans dix États membres et les interpellations dans vingt et un États, tandis que la presse israélienne rapportant le même rapport évoque quarante-cinq attaques enregistrées dans vingt et un États membres. Cette contradiction, mineure en apparence, illustre la fragilité des reprises secondaires d'un rapport pourtant unique en Europe.

Enfin, les données françaises relatives à l'ultragauche ne font l'objet d'aucune publication chiffrée détaillée comparable à celles disponibles pour le djihadisme. Cette absence est traitée dans l'étude comme une information en soi, non comme une lacune de la recherche.

III - Le terrorisme comme rapport à la violence, non comme catalogue d'idéologies

Le droit français définit le terrorisme par l'objectif poursuivi et par la méthode employée, pas par le contenu doctrinal. Une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur relève de cette qualification, quelle que soit la bannière invoquée.

Ce choix juridique est une force, pas un défaut Il permet précisément ce que l'année 2025 a rendu nécessaire, qualifier un acte par ce qu'il fait et non par le vocabulaire de son auteur.

L'illustration la plus nette est judiciaire. Le suspect de Puget-sur-Argens a été mis en examen et écroué pour assassinat terroriste en raison de l'origine de la victime, alors même que son avocat conteste en droit la qualification terroriste comme l'intention raciste.

Le point commun entre les mouvances ne réside donc pas dans l'idéologie. Il réside dans le moment où la violence cesse d'être une transgression pour devenir un outil.

IV - Europe 2025, l'asymétrie que les chiffres imposent

Les données européennes de 2025 permettent d'écarter deux discours symétriques, celui qui dilue le djihadisme dans un ensemble indistinct d'extrémismes, et celui qui nie l'existence d'une menace d'ultradroite létale.

Europol recense quarante-cinq incidents terroristes en Europe en 2025, dont vingt-deux aboutis, vingt déjoués et trois manqués, ayant causé la mort de six personnes, en recul par rapport à 2024 qui comptait cinquante-huit attaques dont trente-quatre abouties et cinq morts. Le terrorisme djihadiste représente la majorité des incidents avec vingt-quatre cas, soit autant que l'année précédente, mais avec trois attaques abouties de plus, pour un total de neuf, survenues en Allemagne, en France, en Autriche, en Irlande et en Espagne.

La répartition idéologique complète le tableau. Cinq attaques ont été classées comme relevant du terrorisme d'extrême droite et douze du terrorisme d'extrême gauche ou anarchiste.

Le volume judiciaire progresse continûment. Les autorités ont procédé à davantage d'interpellations pour des infractions terroristes en 2025, quatre cent quatre-vingt-six, qu'en 2024 avec quatre cent quarante-neuf et qu'en 2023 avec quatre cent vingt-six.

Un chiffre mérite d'être extrait de la masse. Plus de 70 % des interpellations liées au djihadisme concernaient la propagande terroriste et des activités de soutien. Autrement dit, l'essentiel de la répression antiterroriste européenne porte désormais sur l'amont numérique, pas sur l'acte armé.

Ce que ces chiffres ne disent pas mérite attention. Ils ne mesurent pas l'extrémisme violent non qualifié terroriste. Europol précise que l'aperçu quantitatif des attaques, interpellations, condamnations et peines n'inclut pas les cas d'extrémisme violent, ces derniers n'étant intégrés qu'à titre de contextualisation. La zone grise reste donc hors statistique.

« La radicalité idéologique se définit par une volonté de rupture avec le système politique, social et culturel »

Colonel Cédric Michel, Centre de recherche de la gendarmerie nationale

V - France, une menace qui rajeunit plus vite que la réponse publique

Le bilan français est documenté et sévère. Depuis 2012, les attentats terroristes ont causé la mort de deux cent soixante-quinze personnes en France, et seize projets d'attentats ont été déjoués par la DGSI depuis 2024, dont sept en 2025.

Le service décrit une menace intérieure. La directrice générale de la DGSI a désigné la radicalisation en ligne comme le défi majeur, la menace étant surtout portée par une mouvance endogène, c'est-à-dire des individus présents sur le territoire national.

Le CRGN documente une inversion de tendance entre deux exercices. L'année 2024 avait vu une réduction globale de la menace terroriste, les efforts déployés lors de la préparation des Jeux olympiques ayant limité les capacités d'action des mouvances djihadiste, d'ultragauche et d'ultradroite. Pour 2025, le même centre décrit une activité terroriste importante dans un contexte post-olympique, avec une hausse de la menace globale, particulièrement au sein de la mouvance djihadiste française, une diversification de cette menace et l'émergence de nouveaux phénomènes extrémistes sur le territoire.

La mouvance djihadiste demeure la principale menace terroriste en France et a été responsable de trois attaques en 2025, ayant fait deux morts et neuf blessés.

Le basculement le plus lourd est démographique. Vingt-deux mineurs ont été mis en examen pour une infraction terroriste suivie par le PNAT en 2025, représentant le tiers des procédures ouvertes cette année-là et 20 % des personnes mises en examen. Au 1er juin 2026, huit mineurs avaient déjà été mis en examen.

La progression est documentée depuis quatre ans. Alors que les mineurs ne représentaient que 1 % des mises en examen pour association de malfaiteurs terroriste en 2022, leur proportion a atteint 10 % en 2023, puis 21 % sur les sept premiers mois de 2024. Parmi les individus interpellés depuis 2023 pour des affaires liées au terrorisme, 70 % avaient moins de vingt et un ans.

Le profil type est celui de l'isolement, pas celui du réseau. Le PNAT relève que la très grande majorité des procédures ouvertes en 2025 concerne des actions violentes ou des préparations d'action violente conçues depuis le territoire français par des individus sans lien direct avec les organisations terroristes, s'inspirant de la propagande djihadiste diffusée sur les réseaux sociaux puis s'auto-affiliant à ces projets.

Une nuance factuelle s'impose ici. Les décomptes de projets déjoués varient selon les sources et les dates de communication. Le procureur national antiterroriste évoquait six projets déjoués depuis le début de l'année 2025 lors d'une prise de parole en novembre 2025, quand la DGSI en publie sept pour l'année pleine. L'écart s'explique par le calendrier, pas par une contradiction de fond.

VI - Puget-sur-Argens, la nuit où l'ultradroite est entrée dans la jurisprudence antiterroriste

Il est environ vingt-deux heures, ce samedi 31 mai 2025, dans une commune du Var de moins de neuf mille habitants. Hichem Miraoui, un homme d'environ quarante-six ans, est abattu de cinq balles devant son salon de coiffure par son voisin.

L'auteur n'a rien laissé à l'interprétation. De nationalité française et adepte du tir sportif, il avait diffusé, avant et après son passage à l'acte, deux vidéos au contenu raciste et haineux, selon le procureur de Draguignan. Il y déclarait notamment son allégeance au bleu-blanc-rouge et appelait les Français à aller les chercher là où ils sont.

Un pistolet, un fusil à pompe et une arme de poing ont été retrouvés dans son véhicule.

Ce meurtre a produit une rupture juridique. C'est la première fois que le parquet national antiterroriste s'est saisi d'une affaire d'homicide liée à l'extrême droite, alors qu'il avait déjà ouvert seize procédures en lien avec la mouvance d'ultradroite depuis sa création en 2019.

L'année 2025 constitue un pic contentieux. Le PNAT relève une recrudescence notable du contentieux de l'ultradroite radicale violente, avec en 2025 un nombre d'enquêtes inédit depuis 2012, trois attentats déjoués et une attaque mortelle commise à Puget-sur-Argens.

Ce que les services surveillaient était connu bien avant. La directrice de la DGSI indiquait en janvier 2025 porter une attention particulière aux thèses accélérationnistes et à la tendance de certains individus à vouloir s'armer.

La lecture est directe. La menace n'a pas surpris l'appareil de renseignement, elle a surpris l'espace public, qui continuait de traiter l'ultradroite comme un objet de commentaire politique plutôt que comme un objet de sécurité intérieure.

VII - Ultragauche, la zone grise du sabotage et le silence des chiffres

Le traitement de l'ultragauche pose un problème analytique distinct, celui de la frontière entre atteinte aux biens et terrorisme.

La doctrine institutionnelle est posée depuis plusieurs années par la gendarmerie. La radicalité d'essence idéologique s'y définit par une volonté de rupture avec le système politique, social et culturel et plus largement avec les normes en vigueur, cette rupture s'exprimant par un rapport décomplexé à la violence associé à un opportunisme avéré, l'ultragauche s'illustrant particulièrement par sa capacité de déstabilisation et son aptitude à fournir un contingent étoffé et sans cesse renouvelé d'activistes enclins à l'utilisation de la violence comme arme politique.

Le mode opératoire dominant est identifié à l'échelle européenne. En 2024, vingt et une attaques avaient été attribuées au terrorisme d'extrême gauche et anarchiste, majoritairement en Italie puis en Grèce, le secteur industriel constituant la deuxième cible la plus fréquente avec neuf attaques toutes commises par cette mouvance. L'incendie était le mode opératoire le plus courant.

En France, les précédents documentés concernent les infrastructures critiques. Le sabotage de câbles de fibre optique en avril 2022 avait donné lieu à une enquête pour détérioration de bien de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation, confiée à la DGSI et à la police judiciaire. Les incendies d'antennes-relais avaient auparavant suffisamment proliféré pour attirer l'attention du parquet national antiterroriste et de la DGSI.

Voici le non-dit. Aucune publication officielle française récente ne détaille le volume 2025 des faits imputés à l'ultragauche, là où le djihadisme et désormais l'ultradroite font l'objet de communications chiffrées. Cette asymétrie de transparence n'est pas neutre. Elle laisse le champ libre à deux instrumentalisations opposées, celle qui criminalise la contestation sociale et celle qui nie l'existence de sabotages coordonnés visant des réseaux vitaux.

La ligne de partage doit rester intangible. Une manifestation, une occupation, un blocage relèvent du conflit politique. Le sectionnement coordonné de réseaux longue distance ou l'incendie d'infrastructures relève d'une autre nature d'acte, qu'il faut nommer et poursuivre comme telle, sans transformer pour autant l'ensemble d'un champ militant en réservoir présumé de terroristes.

VIII - Le nihilisme en ligne, l'angle mort que l'Europe vient à peine de nommer

C'est la nouveauté structurante de 2026, et la France y est étrangement discrète.

Europol identifie l'extrémisme violent nihiliste comme une menace émergente dans son rapport EU TE-SAT 2026 et note que les demandes de soutien opérationnel impliquant le réseau The Com ont augmenté ces deux dernières années, particulièrement lorsque des mineurs sont impliqués comme victimes et comme auteurs.

Le rapport souligne que cette présence nihiliste émerge largement de communautés en ligne décentralisées où la violence est glorifiée en l'absence d'objectifs idéologiques cohérents.

L'opération européenne de l'été 2026 en donne la mesure. Environ quatre mille trois cent quarante adresses liées à l'extrémisme violent nihiliste ont été signalées lors d'une initiative organisée par l'unité de signalement des contenus sur internet d'Europol et le centre espagnol de renseignement contre le terrorisme et le crime organisé, avec la participation d'enquêteurs de neuf pays en juin et juillet 2026.

Ces neuf pays sont la Belgique, la Finlande, la Hongrie, l'Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Portugal, l'Espagne et la Suède. La France n'y figure pas. Les autorités françaises n'ont pas rendu publiques les raisons de cette absence, qui constitue un signal faible sérieux au regard du poids du pays dans le contentieux antiterroriste européen.

La recherche académique confirme que ce phénomène échappe aux grilles classiques. Une analyse du Centre de lutte contre le terrorisme de West Point, appuyée sur un jeu de données de deux cent quatre-vingt-quinze interpellations liées au réseau Com dans trente-trois pays entre 2020 et 2026, montre la combinaison d'exploitation sadique en ligne, de cybercriminalité, de violences auto-infligées, de maltraitance animale, de menaces de violence scolaire et de conduites terroristes, les symboles néonazis, occultistes et accélérationnistes y fonctionnant comme ressources esthétiques et performatives plutôt que comme engagements stratégiques stables.

Le même travail décrit un écosystème centré sur la jeunesse dans lequel le statut, l'appartenance et l'identité se gagnent par la production, la circulation et l'escalade du mal infligé.

La France n'est pas hors d'atteinte. Le CRGN cite pour 2025 des affaires françaises hétérogènes, dont l'arrestation d'un citoyen souverainiste détenant des explosifs en janvier 2025, une attaque masculiniste déjouée décrite en juillet 2025 comme une première en France, et l'arrestation dans l'Eure en août 2025 d'un membre d'un réseau néonazi impliqué dans des scarifications, de la pédopornographie et des décapitations d'animaux. Ce dernier profil correspond point par point à la signature opératoire décrite par Europol et par les chercheurs américains.

LES CHIFFRES DE REFERENCE

Union européenne 2025 - 45 attaques, 486 interpellations, 71 % liées au djihadisme

France - 7 projets déjoués en 2025, 16 depuis 2024, 275 morts depuis 2012

PNAT - 22 mineurs mis en examen en 2025, soit un tiers des procédures ouvertes

Allemagne 2025 - 58 700 personnes classées à l'extrême droite, dont 15 600 orientées vers la violence

Prévention France - enveloppe SG-CIPDR de 52,7 millions d'euros en 2025, 46 millions en 2026

IX - Ce qui converge réellement

Sept mécanismes sont établis par le croisement des sources, et aucun d'eux n'est idéologique.

Premier mécanisme, la légitimation de la violence comme instrument. Elle est explicitement décrite pour l'ultragauche par la gendarmerie, pour l'ultradroite par le PNAT et pour le djihadisme par la DGSI.

Deuxième mécanisme, la désinstitutionnalisation du passage à l'acte. Le PNAT le formule pour le djihadisme, Europol pour l'ensemble du spectre. La menace continue de provenir principalement d'acteurs isolés ou de petites cellules auto-organisées recourant généralement à des méthodes simples et accessibles, sans que des actions plus complexes soient exclues.

Troisième mécanisme, l'écosystème numérique comme lieu unique de radicalisation. Europol constate que la radicalisation ne dépend plus uniquement du contact direct avec des organisations terroristes établies, les acteurs violents combinant de plus en plus idéologies extrémistes, criminalité, récits complotistes et violence nihiliste, au point que les indicateurs traditionnels d'identification des menaces deviennent moins prévisibles.

Quatrième mécanisme, la fusion entre identité et violence. Des communautés en ligne façonnent les individus par un sentiment d'appartenance, l'idéologie n'agissant plus seule dès lors que la violence devient une composante de l'auto-identification.

Cinquième mécanisme, la jeunesse comme cible privilégiée. La Commission européenne cite explicitement l'implication croissante des mineurs parmi les évolutions justifiant la refonte de sa réponse.

Sixième mécanisme, l'hybridation avec la criminalité de droit commun. Le nouveau cadre européen répond à un paysage caractérisé par la radicalisation en ligne, l'usage de technologies émergentes et les liens croissants entre terrorisme et criminalité organisée.

Septième mécanisme, la cible démocratique. Élus locaux, forces de l'ordre, lieux de culte, minorités visibles. Les cibles diffèrent, la logique de terreur exemplaire ne varie pas.

X - Ce qui ne converge pas, et qu'il serait malhonnête d'effacer

L'analyse des convergences opératoires ne fonde aucune équivalence.

Le volume d'abord. Sept interpellations sur dix en Europe relèvent du djihadisme. Aucune autre mouvance n'approche ce niveau.

La létalité ensuite. Cinq morts et quatre-vingt-un blessés d'un côté, un mort de l'autre pour l'année 2025 dans l'Union.

Les doctrines enfin. Un projet théocratique transnational, un projet ethno-racial accélérationniste et un projet révolutionnaire anticapitaliste ne poursuivent ni les mêmes fins, ni les mêmes ennemis désignés, ni les mêmes modes d'organisation. Les services eux-mêmes maintiennent cette séparation analytique, comme le montre la structure en chapitres distincts des notes du CRGN.

La distinction doit également être maintenue à l'intérieur de chaque champ, entre l'opinion radicale non violente, la mobilisation militante, l'extrémisme violent, l'organisation terroriste et l'acte terroriste. Cette gradation n'est pas une précaution rhétorique. Elle est la condition de la légalité même des mesures antiterroristes dans un État de droit.

XI - L'écart entre le discours et les moyens

Ici commence la partie de l'analyse que les communiqués officiels ne comportent pas.

L'Union européenne a produit sa réponse doctrinale. Le 26 février 2026, la Commission a présenté un nouvel agenda ProtectEU de prévention et de lutte contre le terrorisme et l'extrémisme violent, identifiant six domaines d'action, l'anticipation des menaces, la prévention de la radicalisation, la protection des personnes en ligne, la sécurisation des espaces publics et des infrastructures critiques, l'amélioration de la réponse aux attaques et le renforcement de la coopération internationale.

La Commission y annonce une révision possible du règlement sur les contenus terroristes en ligne après son évaluation en 2026, une application plus stricte du règlement sur les services numériques et la transformation du protocole de crise de l'Union en un cadre élargi de réponse aux crises en ligne.

Sur le papier, la doctrine est cohérente avec le diagnostic. Dans les faits budgétaires nationaux, elle ne l'est pas.

Le fonds interministériel de prévention est le principal levier français en la matière. Pour 2025, l'enveloppe confiée en gestion au SG-CIPDR avait été portée à 52,7 millions d'euros. Pour 2026, elle s'établit à 46 millions d'euros et porte exclusivement sur les programmes radicalisation et délinquance.

Le calcul est simple et il est politique. La France réduit son financement de prévention l'année même où le parquet antiterroriste constate qu'un tiers de ses procédures nouvelles impliquent des mineurs.

Deuxième écart, doctrinal celui-là. Le plan national de prévention de la radicalisation qui sert encore de référence en 2026 est le plan Prévenir pour protéger du 23 février 2018. Huit ans d'écart avec un phénomène dont Europol dit qu'il a changé de nature en deux ans.

Troisième écart, celui de l'évaluation. La CNCDH a publié le 26 mars 2026 une évaluation critique du plan national de lutte contre le racisme, l'antisémitisme et les discriminations liées à l'origine, jugeant le bilan très décevant en raison d'une gouvernance défaillante ayant conduit à un très faible taux d'exécution concrète des mesures.

Or ce champ n'est pas séparé de la sécurité intérieure, il en est l'amont sociologique. L'année 2025 reste marquée par un niveau élevé d'actes racistes, avec neuf mille sept cent trente-sept crimes ou délits à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux recensés par le ministère de l'Intérieur, en hausse de 5 % par rapport à 2024, après une hausse de 11 % par rapport à 2023.

L'antisémitisme se maintient à un niveau durablement élevé avec mille trois cent vingt actes recensés en 2025, soit plus de trois actes et demi par jour, les actes antisémites représentant 53 % des actes antireligieux alors que la population juive représente moins de 1 % de la population française.

Le lien entre ces deux séries de données n'est pas hypothétique, il est démontré par une trajectoire judiciaire. Un homme abattu devant son salon de coiffure en raison de son origine, requalifié en assassinat terroriste, est le point de jonction exact entre la statistique du racisme ordinaire et la statistique du terrorisme.

XII - Le miroir allemand, ce que la France ne mesure pas

La comparaison européenne éclaire une faiblesse française, celle de l'absence de comptage public du vivier extrémiste.

Le rapport allemand de protection de la Constitution pour 2025 établit un potentiel d'extrême droite en hausse d'environ 17 %, à cinquante-huit mille sept cents personnes contre cinquante mille deux cent cinquante en 2024, dont quinze mille six cents orientées vers la violence, un potentiel d'extrême gauche à quarante-deux mille deux cents personnes dont onze mille six cents orientées vers la violence. Le potentiel islamiste passe de vingt-huit mille deux cent quatre-vingts à vingt-huit mille six cent quarante-cinq personnes, la part orientée vers la violence reculant légèrement à neuf mille cent dix contre neuf mille cinq cent quarante.

Le ministre fédéral de l'Intérieur a tranché sans détour. Il a qualifié la hausse de la violence d'extrême gauche de sérieux signal d'alarme pour l'État de droit tout en affirmant que la plus grande menace pour la démocratie provient toujours des extrémistes de droite.

La criminalité associée est également publiée. Vingt-cinq mille six cent soixante infractions d'extrême droite ont été recensées en 2025, soit plus de cent un par jour en moyenne, et les actes violents d'extrême droite ont progressé d'environ 8,9 % pour atteindre mille trois cent quatre-vingt-quinze.

Le renseignement allemand identifie enfin le même basculement générationnel que la France. Il relève une tendance au rajeunissement dans la scène d'extrême droite orientée vers la violence, et observe la radicalisation ciblée d'adolescents par les réseaux sociaux et la formation de jeunes réseaux violents, alimentés par des néonazis, des islamistes et des extrémistes de gauche.

La France dispose de fichiers de suivi mais ne publie pas d'estimation comparable de son vivier extrémiste par mouvance. Ce choix protège l'action opérationnelle, il prive le débat public d'un thermomètre. L'Allemagne prouve qu'un service de renseignement peut publier ces ordres de grandeur sans compromettre ses sources.

XIII - Ce qui pourrait suivre

Trois scénarios se dégagent pour la période allant de la fin 2026 à 2028, classés du plus probable au moins probable.

Le scénario le plus probable est celui de la fragmentation confirmée. La menace continue d'être portée majoritairement par des individus isolés, jeunes, radicalisés en ligne, mêlant références djihadistes, suprémacistes ou nihilistes sans cohérence doctrinale, tandis que le volume judiciaire progresse à mesure que la répression se déplace vers l'amont numérique. Les indicateurs qui le rendent plausible sont la part de 71 % d'interpellations liées au djihadisme dont plus de sept sur dix pour propagande et soutien, la proportion de mineurs dans les procédures du PNAT et la croissance des signalements de contenus nihilistes. Les signaux à surveiller sont le décompte des mineurs mis en examen en 2026, le nombre de procédures ouvertes par le PNAT au champ ultradroite et le contenu du prochain rapport EU TE-SAT.

Le deuxième scénario, plausible mais non dominant, est celui d'un attentat de masse d'inspiration accélérationniste en Europe occidentale. Les indicateurs sont l'existence documentée en France de projets visant des lieux de culte et des institutions, l'attention explicite de la DGSI aux thèses accélérationnistes et à l'armement individuel, et la létalité déjà atteinte à Puget-sur-Argens. Les signaux à surveiller sont les saisies d'armes lors d'interpellations d'ultradroite, l'apparition de manifestes en ligne rédigés en français et l'internationalisation des références à des tueurs de masse.

Le troisième scénario, moins probable à court terme mais lourd de conséquences, est celui d'une saturation judiciaire par le contentieux nihiliste impliquant des mineurs. Les indicateurs sont le volume d'arrestations liées au réseau Com déjà recensé dans trente-trois pays et l'entrée de plusieurs États européens dans une phase de traitement judiciaire de ces dossiers. Les signaux à surveiller sont l'ouverture en France de procédures antiterroristes explicitement rattachées à cet écosystème et l'éventuelle intégration de cette catégorie dans les statistiques officielles françaises.

XIV - Recommandations opérationnelles

Première recommandation. Cible, secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation et ministère de l'Intérieur. Action, restaurer l'enveloppe du fonds interministériel à son niveau de 2025 et sanctuariser au sein du programme radicalisation une ligne dédiée aux mineurs et à la radicalisation en ligne. Impact mesurable, nombre de structures financées pour la prise en charge de mineurs signalés et taux d'exécution des crédits par département. Horizon, court terme, loi de finances 2027.

Deuxième recommandation. Cible, ministère de l'Intérieur et SG-CIPDR. Action, remplacer le plan national de prévention de la radicalisation de 2018 par un plan intégrant explicitement l'extrémisme violent nihiliste, le masculinisme violent et les passerelles entre criminalité en ligne et terrorisme. Impact mesurable, publication d'un référentiel de détection actualisé diffusé aux cellules préfectorales et aux établissements scolaires. Horizon, moyen terme, douze à dix-huit mois.

Troisième recommandation. Cible, ministère de l'Intérieur et DGSI. Action, publier annuellement une estimation chiffrée du vivier extrémiste par mouvance, sur le modèle du rapport allemand de protection de la Constitution, sans divulgation de données opérationnelles. Impact mesurable, existence d'une série statistique publique comparable d'une année sur l'autre. Horizon, moyen terme, exercice 2027.

Quatrième recommandation. Cible, ministère de l'Intérieur et Europol. Action, intégrer la France aux prochaines journées de signalement coordonnées visant les écosystèmes nihilistes violents et rendre publique la contribution française en volume d'adresses signalées. Impact mesurable, nombre d'adresses signalées par la France et nombre de retraits obtenus. Horizon, court terme, prochaine opération européenne.

Cinquième recommandation. Cible, ministère de la Justice, protection judiciaire de la jeunesse et PNAT. Action, créer un dispositif spécialisé de suivi éducatif et psychologique des mineurs mis en examen pour infraction terroriste, distinct du régime pénitentiaire adulte et évalué par une autorité indépendante. Impact mesurable, taux de récidive et taux de désengagement à trois ans. Horizon, moyen terme, dix-huit à vingt-quatre mois.

Sixième recommandation. Cible, Commission européenne et régulateurs nationaux des plateformes. Action, imposer dans le cadre de l'application du règlement sur les services numériques des obligations de transparence spécifiques sur les contenus d'extrémisme violent nihiliste, catégorie aujourd'hui absente des rapports de modération. Impact mesurable, publication trimestrielle par les grandes plateformes du volume de contenus retirés dans cette catégorie. Horizon, moyen terme, révision du règlement sur les contenus terroristes en ligne annoncée après l'évaluation de 2026.

Septième recommandation. Cible, ministère de l'Intérieur, DILCRAH et CNCDH. Action, publier un tableau de bord unique reliant les statistiques d'actes racistes et antisémites aux procédures antiterroristes ouvertes pour mobile raciste, afin de mesurer la continuité entre haine ordinaire et passage à l'acte terroriste. Impact mesurable, existence d'un indicateur de passage entre les deux séries. Horizon, court terme, un an.

Huitième recommandation. Cible, Éducation nationale et collectivités territoriales. Action, généraliser dans le second degré des modules d'éducation aux mécanismes de manipulation en ligne conçus avec les services de renseignement et évalués scientifiquement, plutôt que des campagnes de sensibilisation sans mesure d'effet. Impact mesurable, évolution des signalements pertinents émanant des établissements et évaluation d'impact indépendante. Horizon, long terme, trois ans.

XV - Budget estimatif

Les ordres de grandeur suivants sont des estimations du Centre ACHA, construites à partir des enveloppes publiques connues, et non des montants officiels annoncés.

Restauration de l'enveloppe de prévention à son niveau de 2025, environ 6,7 millions d'euros par an, correspondant à l'écart entre les 52,7 millions d'euros de 2025 et les 46 millions d'euros de 2026.

Ligne dédiée mineurs et radicalisation en ligne au sein du programme radicalisation, estimation de 8 à 12 millions d'euros par an, sur la base du coût moyen des dispositifs de prise en charge individualisée existants.

Dispositif spécialisé de suivi des mineurs judiciarisés, estimation de 4 à 6 millions d'euros par an pour une capacité nationale de quelques dizaines de suivis simultanés, cohérente avec le volume actuel de vingt-deux mises en examen annuelles.

Tableau de bord statistique commun et publication annuelle d'estimation du vivier extrémiste, coût marginal inférieur à 1 million d'euros par an, ces travaux relevant de services statistiques et de renseignement déjà constitués.

Le total se situe entre 19 et 25 millions d'euros annuels. À titre de comparaison, l'effort de la Nation engagé sur le seul volet immobilier des services de renseignement représente 2,6 milliards d'euros. La prévention coûte, à l'échelle de l'appareil sécuritaire français, l'équivalent d'une décimale.

XVI - Conclusion analytique

Reprenons ce qui est établi, et ce qui ne l'est pas.

Établi, le djihadisme demeure la première menace terroriste en France et en Europe, en volume comme en létalité, et aucune analyse des convergences ne saurait relativiser ce fait.

Établi également, l'ultradroite a franchi en 2025 un seuil judiciaire et humain, avec un mort et un nombre d'enquêtes sans équivalent depuis 2012.

Établi enfin, le vecteur commun n'est pas doctrinal, il est infrastructurel. Les mêmes plateformes, les mêmes logiques d'appartenance, les mêmes profils adolescents alimentent des projets idéologiquement incompatibles.

La lecture la plus probable de la situation est la suivante. L'Europe est en train de sortir de l'ère du terrorisme organisé pour entrer dans celle du terrorisme d'affiliation individuelle, où l'idéologie ne cause plus la violence mais la justifie après coup, et où la fonction sociale de l'acte violent, obtenir un statut et une visibilité, précède le contenu politique qu'on lui prête. Cette bascule rend obsolètes les outils construits après 2015, qui visaient des réseaux, des filières et des retours de zone.

Ce qui se joue réellement ici est un problème de temporalité institutionnelle. Les services de renseignement français et européens ont identifié la mutation, l'ont documentée et l'ont nommée publiquement. Les appareils de prévention, eux, travaillent encore avec un plan de 2018 et un budget en baisse.

Cette lecture est vérifiable. Si, d'ici la fin de l'année 2027, la France n'a ni actualisé son plan national de prévention, ni rétabli son financement, ni intégré la catégorie de l'extrémisme violent nihiliste à ses statistiques publiques, alors la prochaine attaque commise en France par un mineur radicalisé en ligne ne sera pas une surprise. Elle sera un résultat.

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